Des satisfactions des condamnés

Ma grand-mère a 93 ans. (En vérité, je ne sais jamais quel âge à ma grand-mère, mais comme elle a eu la bonne idée de naître à quelques jours d’écart de la reine d’Angleterre – ou plutôt comme la reine d’Angleterre a eu la bonne idée de naître à quelques jours d’écart de ma grand-mère, chronologiquement – et que la reine d’Angleterre a un article Wikipédia qui lui est consacré – pas ma grand-mère, si vous en doutiez -, je peux assez facilement retrouver son âge.)

Ma grand-mère a 93 ans, donc, c’est mon dernier grand-parent vivant et elle vient d’entrer en maison de retraite. Depuis quelques mois, elle avait sérieusement perdu en autonomie, jusqu’à oublier régulièrement de se faire à manger. Non pas qu’elle soit sénile : pour son âge, au contraire, on peut dire qu’elle se porte remarquablement bien. Mais le fait est que nous la sentons inéluctablement décliner et qu’elle vit sans doute ses dernières années avec nous.

(Ma grand-mère avait une pince à sucre de ce genre – mais moins flippante dans mon souvenir – qui a fait le bonheur des enfants de passage sur plusieurs générations…)

Et je dois dire que d’une certaine façon, je l’envie.

N’allez pas croire que je désire mourir prématurément. Au contraire, je serais terriblement frustrée de devoir mourir maintenant, alors que mes enfants ne sont pas élevés, alors que je n’ai pas atteint une bonne partie des objectifs de vie que je m’étais fixés. J’ai plutôt l’impression que le temps me manquera pour réaliser tout ce qui me tient à cœur.

D’ailleurs, à 93 ans, a-t-on fait forcément tout ce que l’on voulait faire ? Probablement pas. Les personnes âgées conçoivent-elles des regrets pour tous les rêves avortés de leur vie ? Sans doute. Mais je me dis qu’il doit y avoir quelque chose d’assez apaisant dans l’idée d’être arrivé au bout de son existence et de ne plus pouvoir y changer grand-chose.

En effet, ce n’est plus ma grand-mère qui écrira un roman, avec ses yeux diminués et ses mains qui tremblent. Ce n’est plus ma grand-mère qui entrera au Sénat (malgré la moyenne d’âge élevée de la chambrée), avec ses idées vagabondes et sa mémoire qui flanche. Ce n’est plus ma grand-mère qui ira manifester dans les rues pour changer le monde, avec sa fatigue chronique et sa démarche hésitante.

Il n’y a plus, lorsque la fin n’est plus très loin et a déjà commencé à croquer notre capital vitalité, qu’à faire le bilan de sa vie. Et je crois que ma grand-mère a eu une bonne vie.

Bien sûr, elle a connu la guerre et son cortège d’horreurs, et sans doute a-t-elle vécu des drames dont je n’ai pas idée. Mais elle a aussi eu un quotidien confortable, avec un mari qu’elle a épousé par amour et qui, sans être idéal, n’était au moins pas trop mauvais. Elle a eu trois fils en bonne santé, neuf petits-enfants soudés et cinq arrière-petits-enfants à ce jour, qui tous l’aiment sincèrement, prennent de ses nouvelles régulièrement et viennent la voir ponctuellement. Elle a été conseillère municipale et a même fondé une association pour que les femmes occupant cette fonction, rares à l’époque, puissent communiquer et s’entraider, petite association départementale devenue nationale, pour laquelle il lui a été remis un prix honorifique le jour du baptême de ma seconde fille.

Évidemment, ma grand-mère n’a jamais rien fait (à ma connaissance !) pour la cause animale ou contre le réchauffement climatique, mais ce n’étaient pas des combats de son temps et ce n’est certes pas aujourd’hui qu’elle va aller réclamer un repas végétarien à la cantine de l’EHPAD. Je pense qu’elle mourra la conscience tranquille, convaincue d’être une bonne personne (ce qui est subjectivement le cas), heureuse de ce qu’elle a accompli sur cette terre et sereine pour l’avenir de sa descendance.

Je sais bien que tout le monde n’a pas la chance de ma grand-mère. Il y a des gens qui s’apprêtent à mourir seuls, après une vie obscure, laborieuse et usante, en regrettant une foultitude de mauvais choix. Malgré tout, je maintiens qu’il doit y avoir quelque chose de satisfaisant pour eux dans l’idée que bientôt, plus aucune des turpitudes de ce monde ne sera leur problème.

Pouvons-nous en dire autant, nous qui avons encore tout à prouver ? Nous qui élevons nos enfants en nous demandant si nous faisons vraiment ce qu’il faut pour qu’ils soient heureux. Nous qui voyons le temps filer entre nos doigts au rythme endiablé de l’auto-boulot-dodo en nous demandant ce que nous laisserons au monde. Nous qui essayons maladroitement d’être écolos en nous demandant si dans trente ans, il restera assez de terre habitable pour accueillir nos propres petits-enfants.

Parfois, je me sens écrasée par tous ces enjeux qui pèsent sur moi. Tout ce à quoi je crois est susceptible de s’écrouler sans prévenir. Tout ce que j’aime, je peux le perdre du jour au lendemain. Tout ce que je fais peut avoir des conséquences que je ne maîtrise pas totalement. Et toujours, je sens la petite fille que j’étais autrefois poser sur moi un regard sévère en tapotant sa montre Flik Flak, comme pour me rappeler que je tarde à tenir les promesses que je lui ai faites.

Ma vie ne s’écoule pas paisiblement dans un petit établissement du sud de la France, elle est encore pleine de remous, de tempêtes ou, à l’inverse, de rageants épisodes de surplace, il faut encore la prendre à bras-le-corps pour la faire avancer dans la bonne direction, sans certitude d’arriver à bon port. C’est passionnant, oui, mais c’est aussi angoissant.

Je ne suis pas le genre de personne qui s’exclame : « Oh non, c’est déjà terminé ! » à la fin d’un livre ou (pire) d’une série de livres que j’ai adoré(e). Au contraire : à peine ai-je commencé un ouvrage que je me languis déjà d’arriver à sa conclusion. Ce n’est pas vraiment de l’impatience (quoique peut-être aussi !), c’est plutôt que je me sens plus légère si je sais comment les choses vont se goupiller, si les héros vont bien s’en sortir – ou non. Il n’y a rien que je trouve plus agaçant qu’une histoire dont la fin est lointaine et incertaine (G.R.R. Martin si tu m’entends…).

Alors bien sûr, s’agissant de ma vie, je prends la chose avec philosophie : je profite des beaux instants, je savoure les plaisirs qu’elle m’offre, je me réjouis de toutes les possibilités qui restent ouvertes à moi, de tous ces ailleurs qui sont encore à explorer.

Il n’empêche que je ne me sentirai pas pleinement rassurée avant que l’épée de Damoclès qui plane au-dessus de ma tête soit allée voir ailleurs si j’y suis et que j’aie la certitude, à la vue des quelques grains restants dans mon sablier, que tout finira bien pour moi et pour ceux que j’aime.

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De la canicule

J’aime l’été. Dans ma folle jeunesse, je le jure, j’ai essayé d’aimer des saisons plus cools, plus originales. L’automne (romantique), l’hiver (majestueux), le printemps (bucolique)… Mais rien n’y fait, si je sonde le fond de mon cœur, l’été remporte toujours tous les suffrages.

Je suis une fille de l’été, je suis née en août, le mois le plus chaud de l’année, et c’est sous le soleil que je me sens le mieux. Invariablement, quand l’été arrive et, avec lui, les longues journées, les vêtements légers, les chaudes soirées, je me demande comment j’ai pu survivre aux mois d’hiver. Tout cela me semble essentiel à ma vie.

J’ai d’ailleurs toujours un peu de mal à comprendre les gens qui n’ont pas l’été pour saison préférée. Un peu comme les gens qui veulent beaucoup d’enfants (après en avoir déjà eu un ou deux évidemment, car avant, on peut toujours accuser l’ignorance). Pourquoi ? Quel est leur problème ? Aiment-ils la vie ? Tant de questions, si peu de réponses… (Tout ceci est évidemment à prendre au second degré. Enfin, si, j’ai du mal à comprendre, comme il est difficile de comprendre tous les choix qui ne sont pas les nôtres, mais à part ça, chacun sa route, chacun son chemin et passe le message à ton voisin…)

J’aime l’été, et je peux même dire que j’aime la canicule.

Bon, je ne suis pas folle : l’atmosphère confinée, le manque d’air, la peau moite, l’impression de griller comme un jambon à la broche quand on met un pied dehors et de se liquéfier quand on entre dans sa voiture restée malencontreusement au soleil, je n’aime pas.

Mais j’aime la sensation de l’eau sur la peau quand on se douche ou que l’on organise des jeux d’eau (ou les deux à la fois), l’effet des boissons fraîches sur le corps, les repas froids aux allures de pique-nique, les enfants qui se promènent en couche ou en culotte, ce moment dans la soirée où l’on ouvre enfin les fenêtres en grand pour faire rentrer l’air à flot, les soirées dehors qui peuvent durer jusqu’à très tard, les étreintes intimes avec des peaux tellement luisantes que l’on se croirait dans un film porno, les nuits passées presque nus, sans couverture, fenêtres ouvertes, et même toutes ces journées réfugiés dans la maison aux volets fermés, l’impression de jouer à cache-cache avec le soleil…

Évidemment, si cela devait durer plusieurs semaines, ce serait compliqué à vivre (d’ailleurs, si j’adore l’été, je ne pourrais pas déménager dans un endroit où il ferait tout le temps aussi chaud), mais de façon exceptionnelle, c’est ludique, ça change du quotidien. Et puis, ça donne un sujet de conversation avec les gens. On compare les températures, on s’échange des techniques de survie : la canicule, ça rapproche (mais pas physiquement, parce que quand même, on colle, on pue et on a trop chaud).

Surtout, je me dis que je préfère infiniment ces quelques jours torrides aux longs mois d’hiver glacés où l’on grelotte même chez soi parce qu’EDF considère que chauffer sa maison à plus de 18°C, c’est vivre dans le luxe et qu’on doit en payer le prix…

Reste que, quand le soir arrive et que, les pieds sur la terrasse brûlante, on savoure l’air frais qui afflue enfin, vient aussi le moment des questions existentielles.

Je ne suis pas scientifique, encore moins climatologue, mais je dois dire que je suis assez sceptique face à la marotte actuelle qui consiste à accuser le dérèglement climatique à chaque manifestation météorologique un peu extrême : qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, qu’il grêle, qu’il fasse trop chaud, trop froid, trop tiède, c’est toujours de notre faute.

J’ai l’impression de m’entendre accuser mon stérilet (hormonal) (je le précise car je vois déjà les boucliers se dresser pour m’expliquer que le stérilet au cuivre est tout à fait inoffensif) (ce dont je ne suis personnellement pas persuadée non plus, mais bon au moins la supposée nocivité des hormones met tout le monde d’accord) à chaque fois que mon corps me joue des tours (le fait que mon corps m’ait déjà joué des tours alors que je n’avais aucune contraception n’entrant évidemment pas en ligne de compte) (oui, j’aime bien les parenthèses… et toi, tu aimes les parenthèses ?).

Bref, je ne me risquerai pas à affirmer que l’épisode de canicule que l’on a subi il y a quelques jours est dû à l’activité humaine, même si sa longueur et son intensité me semblent assez inédits. Pour autant, je sais bien que la planète se réchauffe à vitesse grand V, et ces phénomènes exceptionnels ont le mérite de nous encourager à y réfléchir.

Quand je suis sur ma terrasse, les pieds sur le sol brûlant et le visage offert au vent, mon regard se promène sur mon décor quotidien et je réalise à quel point notre mode de vie risque de changer dans les années à venir. Que restera-t-il de nos orgies de plastique multicolore dans dix ans ? De nos technologies à la pointe du progrès ? De notre insouciance lorsque nous achetons quelque chose pour la simple raison que cela nous plaît ?

J’appelle de mes vœux la révolution écologique, je me lamente de l’inaction gouvernementale, mais j’ai aussi l’espoir fou que de grandes décisions soient en train d’être prises dans notre dos, au cours de toutes ces réunions pour le climat qui se tiennent actuellement et dont les médias ne nous retranscrivent presque rien. Pour le dire autrement, j’ai l’espoir fou que notre monde actuel soit en voie de disparition.

Et en même temps cela me donne le vertige d’imaginer le monde de demain, durable, sérieux et responsable, à l’opposé du nôtre, un monde où le bien commun surpassera la satisfaction de faire ce qu’on veut parce qu’on le peut. Exit l’étiquette du paquet de mouchoirs que je triture en écrivant, exit la poupée Ariel qui me fixe de ses grands yeux bleus sous ses cheveux rouge fluo, exit mon ordinateur et mon portable, aux composants polluants et à l’obsolescence programmée. Dans un monde idéal, tout ce que nous connaissons n’existera plus.

Il n’y a évidemment rien à regretter, nous nous sommes passés de tout cela pendant des milliers d’années et nous pourrons à nouveau vivre sans. D’ailleurs, nos grands-parents aussi ont vu disparaître leur monde : ils ont vu les supermarchés sortir de terre, la technologie entrer dans tous les foyers, la ville manger peu à peu la campagne, et ils y ont survécu (l’écosystème un peu moins).

Le caractère remarquable de ce qui nous attend, c’est l’impression de retour en arrière : le temps n’a pas pour habitude de détricoter son oeuvre. Et puis, il y a ce côté prévisible de la chose : je ne pense pas que nos grands-parents aient anticipé la mutation de leur monde, dans la mesure où elle a résulté de très nombreuses et très rapides innovations, alors que nous pouvons déjà entrevoir à quoi ressemblera notre futur à travers les initiatives qui fleurissent ça et là.

Et il sera beau, ce nouveau quotidien, il sera plus sobre, plus sain, plus vrai. Nous aurons fait marche arrière, mais je ne doute pas que nous saurons trouver d’autres sources de plaisir et d’autres voies d’évolution. Il n’y a qu’à voir, à plus petite échelle, comment vivent les personnes qui ne mangent plus de viande : contrairement aux idées reçues, il n’y a pas moins déprimé que les végétariens, qui réinventent la cuisine chaque jour, explorent des options gustatives méconnues, piochent allègrement des recettes dans la gastronomie internationale et avalent chaque bouchée en se réjouissant qu’elle n’ait fait souffrir aucun être sensible. Dans quelques années, la sueur de nos efforts écologiques aura certainement la même saveur.

Cependant, les pieds brûlants et les joues rafraîchies, je ne peux m’empêcher de ressentir une forme de tristesse et de nostalgie anticipée à l’idée de quitter le monde dans lequel j’ai grandi et commencé à élever mes enfants. Ce monde imparfait mais confortable où les joies simples avaient une odeur de pétrole chaud et un goût de chocolat reconstitué…

De la colère

Je l’ai déjà dit : j’ai vraiment deux facettes. Un moi social doux, calme et conciliant (qui m’a beaucoup servi à l’école et dans les différents métiers que j’ai exercés, toujours en contact du public), et un moi intime beaucoup plus impulsif, virulent et sans concessions. C’est ainsi que toute mon enfance, dans le cercle familial, j’ai été qualifiée de colérique.

J’ai toujours pensé que mes totems astrologiques, le lion et le dragon, ne devaient pas y être étrangers. Mais évidemment, si tous les enfants nés en août 88 étaient de petites bombes à retardement, ça se saurait sûrement. Disons que c’est une coïncidence notable.

On m’a souvent reproché ce mauvais caractère. À tel point que mon premier réflexe (enfin le second, une fois le calme revenu) lors d’une dispute est souvent de m’auto-accuser. Pour être précise, je vois toujours très bien les torts de l’autre (il n’est certes pas question de jouer les carpettes…), mais je me dis aussi que, comme d’habitude, j’ai dramatisé et je suis allée trop loin dans ma réaction.

J’ai conscience que cette tendance hargneuse et jusqu’au-boutiste peut être interprété comme une propension à la méchanceté.

Très tôt dans ma vie d’adulte, je me suis d’ailleurs entendu dire que j’étais méchante. Par mon père qui m’a chassée de la maison à 19 ans parce que je martyrisais ma belle-mère enceinte (ou parce que j’osais parfois la contredire, selon les versions…). Et peu après, à 20 ans, par une copine qui m’a écrit un long mail de rupture amicale en m’expliquant que je donnais bien le change au quotidien mais que j’étais fondamentalement mauvaise.

Il faut dire qu’effectivement, quelques jours auparavant, suite à une dispute, je lui avais fait une crasse qui m’a fait honte des années durant. Oh, rien d’exceptionnel non plus : sur le coup de la colère, je lui ai juste envoyé un SMS lui disant que j’avais discuté avec son amour de jeunesse, avec qui elle avait vécu une histoire compliquée et douloureuse et qui, par un malheureux hasard, se trouvait avec moi à la fac. Et, fourbement (je le reconnais !), j’ai ajouté qu’elle était très sympa (ce qui était vrai, au demeurant). Je l’ai immédiatement regretté et je le regrette toujours. Mais déduire de cette petite pique peu glorieuse que j’étais pourrie de l’intérieur, cela me semble encore aujourd’hui un peu exagéré.

(Pour la petite histoire, j’ai reçu ce mail à peine dix minutes après avoir rencontré pour la première fois celui avec qui j’allais me marier, faire deux enfants, et vivre onze ans d’amour – jusqu’à maintenant… J’ai donc eu heureusement bien d’autres choses à penser les jours qui ont suivi, même si je n’ai plus jamais reparlé à cette amie…)

C’est peut-être mon côté naïf (peut-on être un génie du mal qui s’ignore et naïf ? Naïf au point d’ignorer que l’on est un génie du mal ? Vous avez quatre heures…) mais je crois que la vraie méchanceté est rare. Des gens qui prennent leur pied à faire souffrir les autres ? Oui, il y a bien les psychopathes. Mais « psychopathe », ce n’est pas le mot issu du grec pour « vraiment très méchant », mais bien pour « malade mental ». Les gens normaux ont généralement des raisons pour faire le mal.

Moi-même qui suis pourtant contre toute forme de violence, y compris envers les animaux, y compris envers les insectes, je me suis découvert récemment une passion pour l’extermination massive des pucerons qui menaçaient mes plantations, selon l’adage bien connu que la fin justifie les moyens. Il est vrai que j’y prends parfois un certain plaisir sadique, mais si c’était la seule raison, c’est un plaisir auquel je renoncerais facilement pour être en paix avec ma conscience (malheureusement, je tiens trop à mes courgettes). L’ignorance, la peur, voire le délire paranoïaque justifient pareillement, chez d’autres personnes, des actes bien plus condamnables (cela dit je ne sais pas comment dans cent ans on jugera le meurtre de pucerons… heureusement, je ne serai plus là pour le voir… ou il y aura prescription…).

Et la colère, donc.

La colère amène aussi les êtres humains à faire un tas de mauvaises actions, comme on l’a vu. C’est donc logiquement un sentiment qu’on essaie le plus possible d’éliminer en société, où la maîtrise de soi doit être la règle pour garder des relations cordiales. Ce serait dommage de se fâcher avec quelqu’un qui pourrait nous servir, ne serait-ce que pour ne pas vivre seul (c’est quand votre sœur policière vous raconte ce qu’elle découvre dans des appartements fermés depuis six mois que vous réalisez à quel point c’est important, de ne pas vivre seul…).

De là, il est quand même intéressant de se demander à quoi sert la colère. À rien ? La réponse est trop facile et forcément inexacte : un ressenti partagé quasi quotidiennement (à des degrés divers bien sûr) par la quasi totalité de l’humanité ne peut pas être inutile.

La colère, à bien y réfléchir, c’est d’abord notre réaction devant la bêtise, l’injustice, le crime… C’est la montée d’adrénaline qui nous pousse à agir, à nous dépasser pour faire cesser la situation qui l’a provoquée. Est-ce que quelqu’un qui serait invariablement placide arriverait aussi efficacement à faire valoir ses droit ou ceux des autres ? Peut-on en vouloir à quelqu’un de se mettre en colère pour défendre un proche en mauvaise posture ? La frontière entre péché mortel et pieuse résolution serait-elle à ce point poreuse ?

Il est vrai que toutes les colères ne sont pas faites pour être exprimées directement. Expliquer à notre chef qu’il aurait dû nous augmenter plutôt que Josiane qui n’en a pas branlé une de l’année et lui balancer de but en blanc que c’est un incompétent, c’est aussi vain que périlleux pour notre avenir professionnel. Cependant, je crois que toutes les colères doivent trouver un mode d’expression.

D’une part, parce que la colère non évacuée ne disparaît pas comme par magie. Elle reste au fond de soi avec toutes les autres frustrations jadis ravalées et s’immisce insidieusement dans tous les actes et les paroles qui vont suivre. Et à tout prendre, il me semble que je préfère être sanguine qu’aigrie.

D’autre part, parce que comme je le disais, la colère est force de changement. L’exprimer, c’est pouvoir observer cette impulsion en face, la peser, la jauger, prendre des avis, éventuellement changer le sien… ou passer à l’acte, soutenu par l’indignation d’autrui.

La société, c’est l’ordre. Rien d’étonnant à ce qu’elle s’insurge de ces appels à la rébellion. Mais nous individus, nous sommes la somme de nos décisions. Nous nous construisons par contraste aux autres, nous sommes ce qu’ils ne sont pas. La colère, c’est notre moteur.

Alors c’est vrai, elle est rarement jolie, cette colère. Elle implique souvent des éclats de voix, des mots violents, des gestes brusques. Une colère polie, ce n’est plus de la colère, c’est de la contrariété. La colère, c’est l’étape juste avant la rage, ça a déjà quelque chose de dévastateur.

Évidemment, ce n’est pas agréable, quand on en est l’objet ou quand on en est témoin direct, d’être pris au milieu de cette tempête. Pour autant, cela fait partie de la vie. La condamner, c’est nier aux autres la possibilité d’exprimer leurs sentiments. Et l’expression d’un sentiment négatif à la suite d’une émotion forte ne définit pas une personne comme malveillante, encore moins comme toxique. On peut être chamboulé, on peut être blessé, on peut remettre en cause le caractère ou l’éducation de la personne, mais cataloguer quelqu’un sur la base d’une parole de colère, je pense que c’est abusif.

D’ailleurs n’est-ce pas, finalement, aussi une réaction de colère que de vouer le fautif au gémonies et de le bannir définitivement de nos bonnes fréquentations ? L’être humain est excessif, et ses excès s’expriment de multiples façons. Le tout est de réussir à faire le distinguo, au moment de choisir notre entourage, entre les pulsions éphémères et le fond de l’âme…

Du cadeau de ta naissance

C’était le jeudi de l’Ascension. Nous étions à cette fête de village où tu devais danser avec ta classe. J’étais assise avec ta petite sœur sur un banc devant la scène, afin de garder des places à ta tante qui devait nous rejoindre et à ton papa qui attendait avec toi à côté de l’estrade. Le soleil tapait fort (j’y gagnerais d’ailleurs deux beaux coups de soleil !), nous mourions de chaud.

Ta tante est arrivée et le spectacle a commencé. Contrairement à ce qui nous avait été annoncé, ta classe ne passait pas en premier. Alors, tu devais encore attendre, réfugiée peureusement contre les jambes de ton père, et nous aussi.

Il avait déjà fallu déployer des trésors de rhétorique pour te faire venir car bien sûr, à cinq minutes de partir de la maison, tu n’avais plus envie. Mais nous nous étions engagés à t’emmener (il avait même fallu signer un mot dans le carnet de liaison !), et nous savions que tu avais beaucoup travaillé sur ta danse, alors il n’était pas question de faire machine arrière. « Ta maîtresse compte sur toi, tu vas voir tous tes amis, c’est normal d’avoir le trac, ça va être super, il va y avoir un goûter, oh et puis zut, tu n’as pas le choix ! »

Nous avons patiemment enduré les danses de trois groupes d’enfants desquels tu n’étais pas et, enfin, la classe de moyenne section de ton école a été annoncée au micro. Nous avons vu ta maîtresse monter sur scène pour installer le décor sommaire, puis les enfants se mettre en position. J’ai reconnu les copains que tu avais invités à ton anniversaire et qui étaient venus un après-midi emplir notre appartement de leurs cris. Je les ai nommés un par un à ta tante. Mais toi, tu n’étais pas là.

Les hauts-parleurs ont envoyé les premières notes de musique, celle que tu nous chantais à tue-tête en répétant tes pas de danse. Les autres enfants ont entamé leur chorégraphie. Mais toi, tu n’étais toujours pas là. Ta tante a suggéré que peut-être, tu monterais plus tard, mais je me doutais bien qu’à cet instant déjà, il n’y avait plus d’espoir de te voir danser.

Nous t’avons retrouvée après la danse, sous les arbres près de l’entrée, à l’écart de la fête et de tes camarades qui prenaient le goûter promis, toujours accrochée aux mollets paternels.

Ma colère s’est déjà portée sur ton père, qui n’avait pas osé signaler ta présence à la maîtresse négligente (elle avait une vingtaine d’enfants à gérer, et sans doute qu’un simple : « Eh, regardez, elle n’est pas montée ! » un peu sonore aurait suffi pour qu’elle se souvienne que tu étais là également). Ta timidité, tu la tiens beaucoup de moi, mais tu la tiens aussi de lui, que sa peur viscérale du regard des autres paralyse parfois en des circonstances bien plus graves que celle-ci. Toi tu ne disais rien, un peu vexée et honteuse d’avoir provoqué cette dispute.

Puis l’orage est passé, et puisque la fête avait pris un goût amer pour nous tous, nous sommes allés terminer l’après-midi chez ta grand-mère. Là tu t’es détendue, tu as ri, discuté, joué à la marchande et fait du vélo. Nous avons retrouvé la petite fille bavarde et enjouée que nous connaissions. Mais quand j’évoquais l’incident de la danse, tu te taisais subitement.

Le lendemain, je t’en ai reparlé (je suis une pugnace en matière de discussions enquiquinantes importantes). Je t’ai dit que bientôt, il y aurait le spectacle de l’école, que tu avais choisi de jouer la sorcière et que cette fois-ci, tu ne devrais pas te dérober. Qu’il faudrait que tu surmontes ta peur de monter sur scène, pour nous rendre fiers, et surtout, pour te rendre fière. Que tu ne pouvais pas encore avoir fait tout ce travail pour rien. Comme les fois précédentes, tu n’as rien répondu.

Et puis quelques minutes plus tard, tu es venue me voir. Tu t’es lovée dans mes bras et tu m’as avoué que tu ne voulais pas faire le spectacle de l’école. Que tu ne savais pas bien faire la voix de la sorcière. Et que pour la danse, tu ne connaissais pas bien la fin, que tes copains savaient mieux. Et pendant que tu m’expliquais tout ça, je revoyais les visages heureux et insouciants de tes camarades pendant la fête de village. Eux, aucune de ces inquiétudes ne paraissait les atteindre, tandis qu’ils enchaînaient leurs pas dans un joyeux bazar d’enfants turbulents.

Il ne me semble pas que nous te mettons la pression. Jamais nous ne te demandons de réaliser les choses parfaitement, toujours nous applaudissons tes réalisations, même imparfaites. Mais dans notre rapport au monde, je crois que l’hérédité joue une part non négligeable, et celle que nous t’avons transmise est bien lourde à porter.

Je reconnais en toi mon perfectionnisme à la limite de l’obsession et ma peur maladive de l’échec. Je reconnais aussi et surtout ce malaise en société, ce décalage, cette impression que tu n’es pas tout à fait une petite fille comme les autres. « Elle est spéciale », c’est ce que nous (nous) disons quand les autres explications ne suffisent plus.

Je me suis alors entendu te répondre par un discours un brin confus sur ta force, ton courage, pour affronter tes peurs et devenir celle que tu veux être. Je ne sais pas ce que tu en as compris du haut de tes 5 ans mais pendant tout ce temps, j’avais en tête la chanson de Jean-Jacques Goldman, « C’est ta chance ».

Oui, c’est un cadeau empoisonné que nous t’avons fait en te créant tels que nous sommes, mais je crois aussi que ça peut être une chance. « Toujours prouver deux fois plus que les autres assoupis d’évidence, ta puissance naîtra là. » Tu ne seras jamais tout à fait comme les autres, tu seras plus forte, plus courageuse, et ce que tu accompliras dans ta vie aura un goût bien plus intense que celui qu’il a chez les autres.

Je le sais, je l’ai vécu.

Des angoisses sociales

Ça n’a rien d’un aveu surprenant, je le répète souvent : je n’aime pas les gens.

Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai. J’aime les gens avec qui il n’y a pas d’enjeu. J’aime ma famille. J’aime mes amis de longue date, à qui je peux envoyer un mail tous les six mois et avec qui ce sera toujours comme si on s’était vus hier. J’aime les inconnus (avec un petit i : je n’ai rien contre les Inconnus, mais je suis plutôt de la génération du Palmashow).

J’aime même passionnément les inconnus. Le mystère. La personne fantasmée. Les inconnus sont majoritairement adorables et bienveillants : allez poser une question à quelqu’un dans la rue, il y a de très grandes chances, dans la plupart des villes de France du moins, pour qu’il vous réponde avec un grand sourire et une réelle volonté de vous aider.

C’est peut-être d’ailleurs pour ça que j’aime plus généralement l’humanité. Pour la somme de jolies personnes qu’elle représente, visualisée en plan large, loin des divergences d’opinion, des brouilles et des rancœurs interpersonnelles qui se développent fatalement à partir du moment où deux humains commencent à avoir des relations soutenues (rien de sexuel) (enfin, chacun fait ce qu’il veut, mais pas que, du moins).

Une personne est rarement intrinsèquement mauvaise. Elle a, comme tout le monde, des défauts objectifs, mais ce sont surtout les autres qui, à partir de leur historique avec elle, émettent des avis subjectifs sur son bon ou son mauvais fond. Je me méfie toujours quand j’entends dire de quelqu’un qu’il est méchant et vicieux : j’essaie de me souvenir que ce n’est qu’un point de vue et qu’il y a sans doute d’autres personnes qui adorent cet individu, malgré ses défaut.

Car là où les choses se compliquent vraiment pour moi, c’est quand l’affect vient se mêler aux interactions.

Discuter avec ma famille de sang ou de cœur ne me perturbe pas : ces personnes me sont a priori acquises. Parler brièvement à quelqu’un que je ne reverrai jamais, ou très sporadiquement, non plus. D’ailleurs j’ai beau être timide, il y a certaines formes de timidité très répandues que je n’ai pas : s’il faut absolument aborder quelqu’un dans la rue pour obtenir une information, je ne tergiverse pas longtemps – je suis toujours étonnée de voir des gens théoriquement sociables hésiter de longues minutes pour initier cinq secondes de conversation sans lendemain.

Mais provoquer un dialogue en sachant que ce sera probablement le début d’une longue série avec le même interlocuteur, ça, j’ai beaucoup de mal. L’enjeu me tétanise. Comment ne pas être tétanisé quand on sait l’importance des premières impressions, à quelle vitesse on peut être rangé dans une petite case mentale pour ne plus jamais en sortir ?

À la pression qualitative s’ajoute la pression temporelle : on ne peut pas se tâter dix minutes à côté de quelqu’un avant de lui adresser la parole. Il faut donc à la fois dire quelque chose d’intelligent, et à la fois le dire vite, sous peine de voir s’installer un silence angoissant, criant au monde entier le malaise des protagonistes.

Alors bien sûr, l’on pourrait croire que ce genre de malaise est rare : si une personne sociable (type a priori majoritaire) rencontre une personne non-sociable (type a priori minoritaire), la personne sociable devrait réussir à faire son job de générateur à conversations. Ce n’est pas ce que je constate d’après mon expérience.

Si je ne sais pas bien faire du feu, au moins je sais parfaitement l’entretenir : autrement dit, quelqu’un qui commencerait à me parler d’une chose avec passion, fût-ce de la météo ou du contexte géopolitique, trouverait en moi une interlocutrice intéressée et réactive, soulagée en fait d’être libérée du poids du silence.

Mais j’ai surtout l’impression que globalement, auprès de moi, les personnes les plus bavardes deviennent d’un coup muettes. Sans doute sont-elles découragées par mon sourire crispé, dissimulant avec peine ma panique de ne jamais rien trouver à dire. Les personnes rompues à cet exercice acceptent probablement les blancs sans stress, ouvertes et disponibles, provoquant finalement par leur visage avenant le retour des badineries. Mais moi, si je n’y prends pas garde, je peux faire face à quelqu’un pendant une demi-heure sans que nous n’échangions un seul mot. Et au déplaisir de la rencontre manquée s’ajoute l’obsédante sensation d’être une pestiférée.

Cela remet un peu en cause pour moi l’assertion selon laquelle les humains sont naturellement sociables. Je vois plutôt la sociabilité comme une maladie récessive : pour qu’elle s’exprime, il faut que les deux individus en soient porteurs. Dans le cas contraire, c’est un gène plus primaire qui prédomine, celui de la méfiance instinctive envers l’autre. C’est ce qui explique selon moi cette ambivalence de certains entre camaraderie effrénée et silence embarrassé.

De mon côté, étant clairement handicapée socialement, j’ai dû mettre en place, comme tous les handicapés, des techniques de compensation. Même si c’est long, laborieux, artificiel, j’arrive souvent, au bout d’un moment, à déclencher des conversations. Et je trouve invariablement très paradoxal que ce soit moi la timide pathologique qui désamorce in fine cette situation d’asociabilité pesante pour tout le monde. Je pense en fait que les gens ne sont pas habitués à devoir faire des efforts pour ça, même si ça leur en demanderait beaucoup moins qu’à moi.

Cependant, puisque personne n’est au top vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il y a aussi des moments où j’échoue à socialiser. Soit que je me sente fatiguée, découragée, soit que j’aie laissé passer le délai raisonnable d’amorce de conversation (notion qui ne parle sûrement qu’à ceux qui, comme moi, entendent un compte à rebours assourdissant dans leur tête à partir du moment où ils se retrouvent dans une situation de convivialité). À ce stade, la personne en face a souvent fui vers un contexte plus favorable au déploiement de sa verve (avec un v à la fin, c’est important).

Et pire que de se retrouver en face d’une personne habituellement bavarde et actuellement silencieuse, il y a se retrouver seul au milieu d’une multitude de personnes échangeant gaiement entre elles avec l’impression de ne pas exister. Ou plutôt d’exister (car passer inaperçu serait trop facile !) mais de se trimbaler un énorme panneau avec écrit en lettres de feu : « Personne inadaptée socialement ».

On pourrait tout à fait accuser les autres d’être négligents et cruels avec nous, de ne pas voir qu’on est mal et de ne pas user de leur position de supériorité pour nous tirer de ce mauvais par avec une attention, une main tendue, quelques mots choisis. Mais je crois que c’est à chacun de se gérer soi-même et qu’à trop compter sur autrui, on ne récolte que des ennuis et des désillusions.

Je n’ai pas de solution pour éviter cela, si ce n’est anticiper. Non pas en slalomant habilement entre les interactions sociales (on tomberait alors dans ce qu’on appelle fort justement les stratégies d’évitement, qui sont bien commodes pour les phobiques, mais contre-productives dans le cadre de leur guérison) mais en se concentrant sur ses efforts de sociabilité, même si cela demande une énergie folle.

Et si par malheur, je me retrouve dans cette situation, cela fait quinze ans que j’applique le même remède : je pars. Je vais m’isoler un moment, si possible dehors, à l’air frais, et je reviens (ou pas) quand ça va mieux, quand j’ai l’impression de mieux respirer, d’avoir balancé mon panneau « Inadaptée sociale » dans le caniveau et retrouvé un semblant de contenance.

Ce n’est pas une méthode parfaite. Clairement, c’est balancer un panneau pour en récupérer un autre, très grand, avec inscrit en grosses lettres lumineuses : « WEIRDO ». Mais bizarrement, j’assume plus. Je préfère encore provoquer de l’incompréhension que de la pitié, et ça me fait du bien de reprendre le contrôle de la situation. Et puis, très prosaïquement, qui demanderait à un arachnophobe de rester dans une petite pièce fermée avec une araignée, à part un psy ou un sadique fini (les deux n’étant pas incompatibles) ?

Sur la question de la sociabilité, je suis fière de moi, fière du travail que j’ai abattu et du chemin que j’ai accompli. Oui, il y a toujours des erreurs de parcours, des remises en question, des régressions, mais globalement je vais dans le bon sens, à mon rythme, celui qui me convient. Et je crois que ma plus grosse victoire, si je n’arrive toujours pas à surmonter toutes mes peurs en société, c’est d’en avoir de moins en moins quelque chose à cirer du regard des autres.

De l’aigreur

S’il y a bien un déviance que je n’ai pas, c’est l’hypocondrie. J’aurais plutôt le défaut inverse : je n’aime tellement pas aller chez le médecin (en bonne fille de médecins) que j’ai tendance à ignorer sciemment tous les signaux de mon corps, à faire allègrement l’autruche quand j’ai un doute sur ma santé (souvent à raison car, jusqu’à preuve du contraire, je ne suis pas encore mourante).

Si la maladie m’angoisse quand elle est là (le moindre petit rhume fait remonter en moi des craintes démesurées de handicap à vie), cette angoisse disparaît complètement avec la guérison. Je n’ai pas peur de tomber malade : mon corps et moi sommes plutôt amis et j’ai toute confiance en lui (surtout quand je vais bien, donc).

D’un point de vue psychologique, j’ai, par contre, beaucoup moins de certitudes.

Et il y a notamment une inquiétude qui revient souvent chez moi, qui est de devenir complètement aigrie. Comme ces personnes qui prennent leur pied en postant des commentaires haineux sur Internet. Comme ces personnes qui détestent tout le monde : les pauvres, les riches, les immigrés, les politiques… Comme ces personnes qui ne sourient jamais et répondent brutalement quand on leur adresse la parole.

Ce n’est pas du tout mon cas : si je ne connais pas, ou peu, quelqu’un, je préfère me taire que lui dire quelque chose de désagréable (c’est différent si je connais bien mon interlocuteur et que cette chose désagréable doit être dite pour ne pas venir nécroser notre relation). Je pense être sincèrement humaniste, je ne souhaite de mal à personne, pas même à mes ennemis (je n’en ai pas beaucoup, mais l’on m’a tout de même fait quelques crasses au cours de mon existence…). Et faute d’être bavarde, je suis plutôt affable et souriante.

Si je râle souvent en privé et les maudis parfois à leur insu, je reste, par exemple, (presque) toujours patiente, sympathique et pédagogue avec mes usagers au travail… et pourtant Dieu sait que je n’ai pas un rôle facile, jouant avec un point sensible et étant en première ligne pour recevoir toute une ribambelle de reproches. Je ne pourrais certes pas, sans risque de me faire épingler par ma hiérarchie du moins, être odieuse et insultante avec eux, mais je pourrais parfaitement être froide et rigoriste sans que l’on ne puisse rien me reprocher. Or j’essaie au contraire de rester la plus humaine possible (je me suis d’ailleurs lancé comme défi personnel d’humaniser l’administration : vaste programme !).

Mais on ne devient pas méchant sans raison, l’aigreur ne tombe pas sur nous à la naissance comme une mauvaise fée sur notre berceau. C’est la vie qui, nous jouant toute une série de mauvais tours, nous use comme les récifs sous la marée et finit par nous transformer en ces êtres malheureux et corrosifs qui répandent leur mal-être et leur fiel partout où ils passent. Et je bénis tous les jours le ciel de m’avoir assez épargnée pour que je ne sois pas usée à ce point.

Cela ne m’empêche pas de me sentir par moment sur le point de basculer. C’est d’ailleurs peut-être la réflexion que vous vous faites derrière votre écran, et d’autant plus si vous êtes de mes proches : que pour quelqu’un qui se décrit comme une personnalité positive, je pousse quand même beaucoup de coups de gueule et je ne dépeins pas vraiment ma vie et le monde dans lequel je vis sous un jour radieux.

Il est vrai que, si je ne suis pas vraiment à plaindre, je pense être passée par des phases et avoir vu des choses que tout le monde n’a pas vues ou connues. Et comme j’aime décidément beaucoup les défis, je me suis aussi donné pour mission de sensibiliser les gens à des réalités qu’ils connaissent parfois de façon lointaine, ou de lancer des pavés dans la mare pour faire bouger les idées reçues. Il y a trop de choses qui me révoltent ici-bas pour que je reste conciliante en toute circonstance.

Cette différence de perception entre mon moi social et mon moi intime vient peut-être aussi du fait que je suis quelqu’un qui a beaucoup besoin d’extérioriser ses frustrations (enfin, en réalité, je pense que tout le monde a besoin d’extérioriser ses frustrations… mais moi, en tout cas, je n’hésite pas à le faire). Alors non, ce n’est pas toujours joli, non, ce n’est pas toujours agréable et ça ne donne pas nécessairement de moi une image très reluisante. Mais je pense que justement, c’est ce qui me maintient à flot au quotidien, le fait de pouvoir mettre, dans l’intimité, des mots précis et réfléchis sur les problèmes que je rencontre, de ne pas rester dans une hypocrisie constante, vis-à-vis des autres et surtout vis-à-vis de moi-même.

D’autant plus qu’une part de ma personnalité joue probablement aussi un rôle dans ma tentation de l’aigreur. Depuis toute petite, par exemple, j’ai du mal à me réjouir pour les autres. Mon altruisme se borne à ne souhaiter de mal à personne. Je suis tout aussi incapable de souhaiter de mauvaises choses à quelqu’un que je n’aime pas (je suis toujours profondément choquée qu’on puisse le faire, d’ailleurs) que de souhaiter de bonnes choses (pour peu que je les désire aussi) à quelqu’un que j’aime.

Les réussites des autres me renvoient invariablement à mes échecs. Une augmentation me renvoie à mon petit salaire, une promotion à mon absence de carrière, l’achat d’une maison à mon appartement en location, les progrès d’un enfant aux (petites) faiblesses de mes filles, la réalisation d’un rêve à la stagnation des miens… J’ai une nature envieuse et je vis ces annonces comme autant de coups de poignard dans mon ego.

Et si je n’ai pas le réflexe de prendre du recul immédiatement pour les digérer et les remettre en perspective, je me sens devenir comme ces personnes qui m’effraient tellement : sombre, mauvaise et acide. Je me fends alors d’une petite remarque mesquine, que je regrette aussitôt, mais qui sur le coup apaise un peu mon sentiment d’injustice.

On dit souvent que les méchants sont jaloux : c’est sans doute vrai, et peut-être cela devrait-il provoquer en nous de la compassion pour ces méchants (et pas uniquement une pitié teintée de mépris comme c’est souvent le cas), car c’est réellement dur de voir les autres s’accomplir lorsqu’on a l’impression de rester sur le carreau. La jalousie est le stéréotype du sentiment anti-chrétien (« Tu ne convoiteras point la femme de ton prochain » etc. etc.), et en cela, elle est systématiquement dénoncée et raillée. Sans considération pour le fait que c’est un sentiment on-ne-peut-plus humain, et douloureux avant tout pour celui qui le ressent.

Pour ma part, j’essaie au moins d’être bienveillante envers moi-même quand je sens poindre cette envie dévastatrice. Je ne m’oblige pas à féliciter chaleureusement la personne si j’ai juste envie de hurler, je ne m’oblige pas non plus à continuer à la fréquenter si chacune de ses paroles me fait me sentir minable. Je ne la rends pas responsable de mon malaise, je ne la punis pas pour ça, j’essaie (j’essaie !) de ne rien lui dire de méchant (je vous jure que c’est dur quand on aime les bons mots et qu’on a l’habitude de les utiliser à fin de catharsis), mais surtout, je me pardonne et je me préserve. Et je crois que cela m’empêche aussi de sombrer définitivement dans l’aigreur.

De l’instinct reproductif

Sommes-nous fait pour avoir des enfants ?

À première vue, c’est une question rhétorique. Comme tous les animaux, et même plus généralement comme tous les êtres vivants, nous sommes voués à nous reproduire. Si nous nous en abstenions complètement, l’espèce disparaîtrait en quelques dizaines d’années. C’est quelque chose d’évident, de naturel et d’instinctif. Tout ce que l’être humain n’est pas.

Bien sûr, nous en ressentons le désir, et même le besoin, parfois. Il n’y a rien de plus viscéral que cette envie, et j’ai rarement vu des personnes souffrir plus à l’intérieur d’elles-mêmes que parce qu’elles étaient en attente d’enfant. Cependant, à partir du moment où l’enfant est là, force est de constater que c’est une véritable guerre entre nous et lui qui se met progressivement en place.

Il squatte notre corps, nous rend malade, fatiguée, impotente, puis nous empêche de dormir, de manger (chaud du moins), nous vrille les oreilles, nous interrompt sans cesse dans nos activités, détruit notre maison, réduit à néant nos efforts de ménage et d’aménagement, met sa propre vie en danger (risquant à tout moment de faire basculer la nôtre !), n’écoute rien, impose son avis sur tout du haut de sa maigre expérience du monde…

De sa naissance à sa sortie du nid (et parfois même plus tard), toute notre énergie est dédiée à cette noble mais lourde tâche : transformer le petit être sauvage et fougueux qui a atterri chez nous en un individu civilisé, adapté à la vie en société. C’est ce qui se cache derrière les beaux termes d’élever ou éduquer : nous ne sommes jamais vraiment dans l’acceptation de l’enfant tel qu’il est, mais dans la confrontation permanente, pour lui permettre de devenir ce qu’il doit être…

… et nous permettre à nous, plus prosaïquement, de continuer à mener la vie d’adultes que nous souhaitons mener. Gagner de l’argent, faire la fête, avoir des amis, soigner son couple, voir du pays, entretenir sa vie intellectuelle… Toutes choses que le simple fait d’avoir des enfants complique considérablement. Qui n’est jamais rentré avec soulagement au boulot après une période de vacances parce que décidément, c’est bien plus calme qu’à la maison ? Qui n’a jamais laissé un enfant en pleurs à une mamie ou une baby-sitter, poussé par la nécessité de faire un break de couches et de cris, de changer d’air au moins le temps d’une soirée ?

À part quelques rares spécimens probablement shootés aux hormones, tout le monde s’accorde sur le fait qu’avoir un enfant (et qui plus est deux ou trois enfants !) est dur. Épuisant. Éreintant. Que c’est la tâche la plus éprouvante au monde, après peut-être travailler à la mine ou lutter contre une grave maladie.

Alors oui, je re-pose la question : est-ce que nous, êtres humains, êtres de culture et de plaisir, êtres ambitieux, orgueilleux et exigeants, nous sommes vraiment faits pour être parents ?

Ce n’est probablement pas un hasard si les difficultés parentales sont un sujet inépuisable, que ce soit sur Internet, lors de conversations amicales ou dans la littérature. Mais bien sûr, tous ces discours se terminent par de politiquement correctes déclarations d’amour infini pour ces chers petits anges qui embellissent tellement la vie.

À tel point qu’en tant que lectrice/auditrice, cela finit invariablement par me donner la nausée, tous ces parents qui essaient de nous, et de se, convaincre que ce n’est parce qu’ils ont voulu jeter leur progéniture par la fenêtre cinq fois dans la journée que leur vie serait plus agréable sans enfants, de nous, et de se, persuader qu’ils ont fait le bon choix. Purée, les gars, soyez honnêtes avec vous-mêmes : assumez d’en chier. On sait que vous les aimez, vos mômes. On sait aussi que ça ne compense pas tout.

Car inversement, j’entends peu de personnes n’ayant jamais voulu d’enfants dire que leur vie n’a pas de saveur, qu’elles s’ennuient, qu’elles regrettent. D’ailleurs, même si elles le disaient, un choix est un choix : si elles n’ont jamais sauté le pas, c’est qu’elles ont toujours estimé, plus ou moins consciemment, que le jeu n’en valait pas la chandelle. C’est facile après coup de s’imaginer affronter sereinement des difficultés qu’on n’a pas connues et qu’on ne connaîtra jamais.

J’ai longtemps attendu que mes amies d’enfance me rejoignent dans la grande aventure de la maternité. Mais force est de constater que depuis quelque temps, leur discours a changé. Le « quand j’aurai des enfants » de leurs 20 ans, qui me donnait un espoir de partager un jour mes déboires de multipare avec elles, est devenu de façon quasi unanime avec leurs 30 ans un « si j’ai des enfants ». À croire qu’il y a une date de péremption du désir d’enfant.

De mon côté, j’essaie de ne pas être lourde avec ça (« Alooooors, c’est pour quand le bébééé ? »), mais je vois bien qu’elles sont de moins en moins nombreuses à se projeter dans cette vie-là. Peut-être est-ce mon expérience qui les en dégoûte ? C’est possible, mais peu probable toutefois, l’être humain ayant la merveilleuse faculté de balayer d’un revers de main les réalités qui lui déplaisent, prenant pour acquis, tout à sa mégalomanie, que lui fera forcément mieux que les autres. Je crois simplement qu’en leur for intérieur, elles estiment qu’elles ont plus intéressant à faire.

Et loin de moi l’idée de les en blâmer (à part pour les quelques unes qui virent militantes « childfree » et se permettent, de façon surprenante pour des personnes ne voulant absolument pas entendre parler d’enfants, de donner des conseils d’éducation aux parents de leur entourage – ou pas – au moindre prétexte). Je sais ce que je vis au quotidien et je pense très sincèrement que ce n’est pas pour tout le monde (et puis, de façon très pragmatique, quand bien même l’une d’entre elles m’annoncerait aujourd’hui qu’elle est enceinte, avec ma dernière qui a déjà 2 ans et mon désir de m’arrêter là, nous ne partagerions pas grand chose…). Si l’on aime un minimum sa vie, pourquoi vouloir mettre un grand coup de pied dans la fourmilière ?

Mais j’aime tellement mes filles, elles sont toutes ma viiiie (pardon) je sais que pour moi, c’était une nécessité. Est-ce qu’on s’arrête de respirer parce que l’air sent le soufre ? Je n’imaginais pas ma vie sans enfants et je ne l’imagine toujours pas. Me lever dans une maison silencieuse, revenir le soir dans cette même maison silencieuse, et passer toute la journée à ne me préoccuper que de moi, ça ne me paraît pas envisageable. Je l’ai déjà fait, hein, je ne suis pas tombée enceinte à 18 ans, dès mon bac en poche, j’ai vécu plusieurs années par moi-même et sans enfant, mais je n’ai pas un souvenir ému de ces années. Je me souviens surtout de sentiments de vide, d’inutilité et de désœuvrement…

Est-ce qu’à présent, entre mon travail, mon mari, mes amis et mes loisirs, je n’arriverais pas à combler le vide ? Ceux qui s’y essaient depuis plus de dix ans semblent en tout cas y parvenir sans problème. Ils écrivent, ils voyagent, ils lisent, ils sortent… Et je dois dire que je les envie un peu parfois d’être parvenus à ce deal-là avec leur corps, de lui avoir fait refréner la sensation d’urgence biologique pour être rempli uniquement des bonnes choses de la vie : d’art, de découvertes, de nourritures délicieuses, de breuvages enivrants, de conversations et d’amour entre adultes.

Je ne crois pas que l’on puisse, si l’on est psychonormé, regretter ses enfants (pas de façon prolongée du moins : de façon temporaire, ça me paraît tout à fait possible…) : ça reviendrait à souhaiter qu’ils n’aient jamais existé et ce n’est pas compatible avec ce fameux amour infini qu’on se plaît à rappeler à tout bout de champ. Cependant, depuis deux ou trois ans, j’ai totalement cessé de prêcher pour la perpétuation de l’espèce.

D’une part, parce que j’ai réalisé que ça ne m’apporterait rien à titre personnel. Après plusieurs années passées à naviguer sur la blogosphère parentale, j’ai suffisamment de copines de galère maternelle (love sur vous les filles) pour ne pas chercher à m’en créer de nouvelles. Au contraire, j’apprécie, quand je suis avec mes amies nullipares, de ne pas parler du tout d’enfants, de faire totalement autre chose.

D’autre part, parce que j’ai réalisé que ça n’apporterait rien à personne : ni à ces personnes qui vivent très bien sans enfants, qui profitent de la vie avec des contraintes réduites et une liberté infinie (de mon point de vue du moins), ni à l’État qui ferait mieux de donner du travail à ceux qui sont là plutôt que de nous inciter à faire grossir toujours plus la masse de travailleurs dans l’espoir de voir naître des génies ou des ouvriers corvéables à merci (et tant pis pour ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre), ni à la planète qui n’a vraiment pas besoin de nouveaux petits habitants.

Alors aujourd’hui, quand j’apprends une grossesse ou une naissance, je félicite sincèrement les parents et je leur souhaite toute la force et le courage qu’il faut pour élever un enfant. Et quand on me dit qu’on hésite, qu’on ne sait pas, qu’on ne pense pas ou qu’on ne veut pas, je me contente de hocher la tête en répondant : « D’accord, tu as raison, c’est sans doute mieux ainsi. »