Des collaborateurs

Récemment, j’ai lu sur Facebook un texte traitant de cette manie qu’ont les chefs d’appeler leurs subalternes des « collaborateurs ». C’est effectivement quelque chose qui m’a toujours frappée. Il y a un parti-pris assez hypocrite dans cette dénomination.

Car qu’induit ce terme de collaborateurs ? Possiblement deux choses :

  • La première et la plus évidente étant une notion d’égalité. Or il n’y a rien de plus faux : l’essence même de la relation hiérarchique est la subordination. Il est d’ailleurs notable qu’il n’y a aucune réciprocité de traitement : jamais personne ne présenterait son chef comme étant son « collaborateur ».
  • La seconde plus retorse mais aussi intéressante définition du terme « collaborer » évoque le fait de consentir à faire quelque chose qu’on ne voulait pas faire au départ. En d’autres termes, se soumettre. Sans aller jusqu’au point Godwin un peu facile, c’est un terme qu’on utilise volontiers en puériculture, pour un bébé qui accepte d’être mouché, par exemple.

L’appellation « collaborateur » est donc au mieux erronée, au pire insultante. Je comprends bien qu’il y a dans la manœuvre une tentative de valorisation du sous-fifre, lui faisant croire soit qu’il est à notre niveau, mais ne prenons pas (comme d’habitude cela dit) les pauvres pour des idiots.

Le texte de Facebook préconisait donc d’appeler ces employés « mes employés », tout simplement. C’est en effet ce qu’il y a de plus conforme à la réalité.

  • C’est la vérité professionnelle : ces personnes ont bien été employées par quelqu’un et ce simple fait suggère bien mieux la relation hiérarchique entre l’employeur et l’employé que n’importe quel autre terme.
  • C’est également la vérité administrative : lorsqu’une personne occupant le plus bas niveau niveau de l’échelle hiérarchique doit indiquer son statut professionnel dans un formulaire, il coche « employé ». Un cadre a beau être aussi employé, il ne coche pas « employé » (insulte suprême), il coche « cadre ».

Cependant, il y a un défaut de taille au choix de l’expression « mes employés » pour désigner les personnes qui nous sont subordonnées : ça ne fonctionne que si l’on est effectivement l’employeur de ces personnes. Si l’on est soi-même salarié dans l’entreprise, si l’on est donc « juste » chef, peu importe la vérité professionnelle ou administrative, ça devient faux.

À vrai dire, je ne sais pas bien par quoi l’on pourrait remplacer le terme « collaborateur » dans le cadre d’une relation hiérarchique simple. Évidemment, les termes « sous-fifre », « subordonné », « subalterne », pourtant on ne peut plus réalistes, ont quelque chose d’assez vexant.

À l’inverse, il y a une vraie fierté des petites mains à dire la vérité toute crue, aussi peu reluisante soit-elle. L’on parle volontiers et sans rougir de son « chef » ou de son « supérieur ».

Peut-être doit-on aborder ici ce que beaucoup décrivent comme un mal français : la fierté d’être pauvre et exploité, et la honte d’être (plus) riche et (plus) puissant.

Je ne suis pas patriote, dans le sens où je ne pense pas que la France est supérieure aux autres pays, qu’il faut protéger notre patrimoine coûte que coûte et surtout empêcher toute influence extérieure – humaine, commerciale ou culturelle – d’y pénétrer. Par contre, j’aime mon pays. J’aime ses paysages, son climat, et surtout ses valeurs et son esprit (du moins son esprit théorique).

Je crois donc que cette honte d’être riche a sa source au contraire dans les belles valeurs de la France, et qu’on doit jalousement la préserver (contrairement à nos charolaises AOP). Ce malaise des riches, c’est celui de ceux qui se rendent compte que la notion d’égalité, centrale dans notre devise nationale, a été complètement dévoyée.

En effet, ça nous fait une belle jambe de naître libres et égaux quand tout le reste de notre vie nous serons soumis à un système de classes sociales. La méritocratie a remplacé (dans une certaine mesure, pas si conséquente que cela – relisons Bourdieu) l’aristocratie, mais au final, rien n’a réellement changé ! La -cratie, c’est toujours le pouvoir, et le pouvoir entraîne toujours l’exploitation d’autrui. On peut difficilement prôner que tout le monde est égal et mesurer, dans le même temps, la valeur des humains à leur intelligence.

Évidemment, il n’y a pas à mon sens de raison de se flageller parce qu’on occupe une position élevée dans la société. Sans prétendre qu’on l’a mérité (la notion de mérite est très relative : quel mérite y a-t-il par exemple à naître dans une famille privilégiée, financièrement ou intellectuellement ?) (je reviendrai sans doute un jour sur cette notion de mérite car c’est l’un des mythes les plus profondément ancrés dans nos sociétés libérales, qui comporte pourtant des biais tellement énormes que ne pas les voir confine à l’aveuglement volontaire), on aurait tort de s’empêcher de rendre sa vie agréable.

Je suis d’ailleurs fermement résolue à pousser mes filles vers des voies qui rapportent (car il n’y a pas de sous-métiers, mais il y a par contre pléthore de métiers mal considérés et mal payés – encore une belle hypocrisie de notre société !).

Je crois que tout le monde devrait pouvoir posséder un logement salubre et correctement chauffé en hiver, assez vaste pour ne pas se sentir oppressé et doté d’un coin de verdure pour s’aérer et rêvasser, que tout le monde devrait pouvoir manger ce qui se produit de plus sain et pouvoir se soigner de façon optimale pour rester en bonne santé le plus longtemps possible, que tout le monde devrait pouvoir se vêtir assez chaudement pour ne pas souffrir du froid quelle que soit la météo extérieure et que tout le monde devrait avoir l’opportunité de développer ses capacités physiques et intellectuelles autant qu’il le souhaite.

Puisque actuellement, ce minimum n’est accessible qu’à la classe moyenne (et encore, la haute classe moyenne, pas la petite !) et que le monde ne changera pas radicalement en vingt ans, je veux que mes enfants aient de bons métiers. Et tant pis – ou tant mieux ! – s’ils se sentent mal à l’aise vis-à-vis de ceux qui n’ont pas cette chance.

Peut-être que le malaise qu’ils ressentiront à appeler leurs inférieurs des inférieurs, sans s’autoriser à cacher la réalité derrière des termes mensongers, les poussera tôt ou tard à essayer de changer le monde.

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