Des mauvais choix

Dans ma vie virtuelle, ou avec mes proches (mais au fond, n’est-ce pas un peu la même chose ? – je vous flatte, je vous flatte…), je pense avoir l’air très sûre de moi (il en va différemment avec des connaissances, ma famille plus éloignée ou mes collègues de travail, vous l’aurez compris). À la limite du péremptoire.

Et c’est vrai que, chez moi, le mot « conviction » est à prendre au sens propre. Quand je dis que, même dans notre monde occidental qui est considéré comme le plus abouti au point de vue des droits de l’homme, nous vivons dans une société très inégalitaire et qu’un jour nos descendants regarderont notre système méritocratique (ou soi-disant méritocratique) comme aussi absurde et injuste que l’Ancien Régime, j’en suis convaincue. Ce n’est pas quelque chose que je pense, c’est quelque chose que je sais.

Je déteste les idées tièdes, j’ai horreur du « juste milieu » idéologique (comment peut-on considérer que l’on doit un peu maltraiter les gens ? Que l’on doit un peu accepter la misère au nom de la préservation du système qui l’engendre ?). Je suis extrême et je l’assume, même si c’est mal vu. Je ne vois pas en quoi je devrais avoir honte de vouloir mettre à bas un mode de fonctionnement qui favorise les uns et condamne les autres.

(Parenthèse sur le terme « condamner » : ce pourrait être un effet de style, mais ce n’en est pas un. On peut évidemment penser aux drames de l’émigration, mais plus proche de nous encore, quand on sait que les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité dans le monde et qu’elles sont engendrées par une alimentation de mauvaise qualité, ou que les trois huit nuisent gravement et durablement à la santé de ceux qui les pratiquent, comment peut-on considérer que payer des personnes « non qualifiées » au SMIC, c’est déjà trop pour rester compétitifs – excusez-moi, je vais vomir et je reviens – ou qu’il faut bien que certains fassent ces horaires infernaux – les autres, si possible ? Et ce ne sont que deux exemples entre cent…)

Bref, cette longue introduction pour en venir au fait (car oui, contrairement aux apparences, cet article n’est PAS un article politique, ce blog n’est pas UNIQUEMENT un blog politique) (erm, dans l’idée du moins) : malgré ces certitudes absolues sur des sujets généraux et théoriques (car nous sommes d’accord que la fin des inégalités sociales, ce n’est pas pour demain), j’ai beaucoup de mal à faire des choix quand il s’agit de ma vie personnelle.

Ceux qui ont dû subir la torture de m’accompagner à une séance de shopping le savent : les choix et moi, on n’est pas vraiment copains. Il faut me voir faire trois fois le tour du magasin, passer à un suivant, en faire le tour trois fois également, revenir au premier, refaire trois tours… pour se rendre compte pleinement de l’ampleur du problème.

D’une part, je recherche la perfection, le coup de cœur, le coup de foudre, même. Je refuse de dépenser un centime pour quelque chose qui ne me plaît que moyennement. Or, quand on cherche le coup de foudre, il est quand même très rare de le trouver : la caractéristique principale de la foudre, c’est qu’elle s’abat sans envoyer un texto une demi-heure avant.

D’autre part, je visualise systématiquement les tenants et les aboutissants de chaque choix potentiel. Ce pull coûte 20€. Non soldé évidemment, parce que les trucs soldés, ils sont toujours moches, bizarrement (ou pas). Est-ce que je vais vraiment le porter ? Quand ? Avec quoi ? Est-ce qu’il ne sera pas trop chaud ? Trop léger ? Trop inconfortable ?

La pensée que j’aie fait l’effort d’effectuer ces vingt tours et cinq magasins (dont l’un deux fois) et dépensé ces 20€ qui auraient pu servir à autre chose pour que finalement, ledit pull croupisse dans mon armoire tout l’hiver et que je me sente toujours aussi peu chaudement vêtue m’est insupportable.

Pour autant, ce sont des choses qui m’arrivent encore. Quand je le peux, je préfère renoncer tout bonnement à acheter quoi que ce soit plutôt que de prendre le risque de me tromper, mais parfois, je me retrouve acculée devant une pile de jeans troués et je suis bien obligée d’acheter quelque chose le jour où j’ai réussi à dégager une heure ou deux pour aller en ville. Mais plus le temps passe, plus les échecs de shopping s’accumulent, et moins je choisis facilement…

Heureusement (ou malheureusement), pour les grandes décisions, je suis nettement moins hésitante. Peut-être même un peu tête brûlée. Je réfléchis, bien sûr, avant d’engager un pan entier de ma vie dans quelque chose, mais sans doute moins que beaucoup d’autres. L’inaction, qui me semble une solution acceptable quand on parle d’un jean, m’apparaît inenvisageable sur un sujet plus sérieux comme mon avenir familial ou professionnel. Au risque, pas si calculé que ça, de me casser les dents.

Et des dents, je m’en suis cassé un certain nombre. C’est bien simple : j’ai l’impression qu’il n’y a pas une seule grande décision que j’aie prise depuis que je suis en âge d’en prendre qui ait été une bonne décision.

Bien sûr, je ne reviendrais pas en arrière pour tout. À vrai dire, je ne reviendrais en arrière pour rien : je me suis construite au fil de mes choix, et je ne suis pas portée sur l’annihilation. Mais j’ai tout de même l’impression qu’au grand jeu de la vie, j’ai très mal mené ma barque. Que je l’ai même moins bien menée que toutes – je dis bien toutes – les personnes que je connais. Et les gens qui ont eu le bonheur de jouer à un jeu avec moi (souvent les mêmes qui subissent sporadiquement mes virées shopping) savent que je suis aussi très mauvaise joueuse (oui, j’ai l’air vachement agréable, comme amie, je sais).

J’ai l’impression d’être née avec un très bon jeu en main (famille aisée, santé de fer, bonnes capacités cognitives, physique moyen au global mais avec des points forts non négligeables…) et d’en avoir fait plus ou moins n’importe quoi.

En soi, ce n’est pas un énorme problème.

Déjà, je pense que si je n’avais pas expérimenté de l’intérieur le phénomène de dégringolade sociale, toutes les belles pensées humanistes que j’avais déjà au lycée en seraient restées au même point. Je parlerais des pauvres théoriquement, en souhaitant que les choses changent pour eux, mais sans l’espérer vraiment puisque ce serait remettre en cause mon mode de vie à moi. (J’ai d’ailleurs vu pas mal de personnes faire le chemin inverse : renier complètement leur idéal égalitaire en grimpant l’échelle sociale, se mettre à mépriser les petites gens dont sont pourtant leurs parents.) Et ça, ç’aurait été vraiment dommage d’un point de vue intellectuel.

Et ensuite, j’ai une grande qualité (ou un grand défaut) qui est que je suis incapable de me résigner. Souffrir en silence, c’est bien simple, je ne sais pas faire. Et là encore, je ne tergiverse pas pendant des années pour mettre mon plan d’action en branle : je choisis un chemin efficace et rapide pour arriver à mes fins, et je m’exécute.

C’est comme ça par exemple que, contrairement à ce que j’avais dit, je me suis retrouvée en à peine huit mois à m’inscrire à un concours sur un coup de tête, le passer, le réussir et m’installer à 150 km de là où j’habitais depuis douze ans (bon, pas complètement folle, la guêpe, ce n’était certes pas prévu, mais je suis juste retournée là où j’avais passé les dix-huit premières années de ma vie, ça a bien aidé à la transition !).

Mais c’est là qu’on en vient au point intéressant (oui, après 1257 mots, courage !). Ce choix positif, qui m’a permis d’occuper un poste bien mieux payé, de renouer avec une vraie vie sociale y compris au travail, d’échapper au burn-out maternel qui me guettait, d’emménager dans un appartement qui me ravit en tous points (reste encore à recevoir la facture du chauffage au gaz et au sol et si je n’en ressors pas ruinée, je m’estimerai comblée…), d’habiter une région bien plus chaude et ensoleillée (coucou la fenêtre ouverte en plein mois de février !)… eh bien parfois, je me demande si c’était le bon.

Parce que d’un autre côté, nous avons quitté notre région, celle qui n’était qu’à nous puisque nous étions seuls parmi nos proches à y habiter (c’était bien là le souci d’ailleurs !) et dont on parlait toujours avec affection et fierté, et nous l’avons remplacée par un département qui ne veut rien dire pour nous – qui ne veut rien dire pour personne, d’ailleurs (que les adorateurs de l’Ain lèvent la main !) – et très proche de ma famille, certes, mais qui rêve à 30 ans d’habiter à quinze minutes de ses parents ?

Nous avons quitté cette petite ville où il y avait tout, y compris et surtout nos habitudes, pour ce village où il n’y a quasi rien et qui correspond parfaitement, dans l’usage que nous faisons en tout cas, à la définition d’une banlieue dortoir.

Nous avons quitté notre super école et notre super nounou pour un groupe scolaire sans beaucoup d’âme et une nounou tellement peu super que notre cadette commence la crèche demain.

Nous avons quitté des boulots gratifiants et passionnants pour des boulots ben… moins gratifiants et moins passionnants (oui, même du côté de mon mari, qui n’a certes jamais exercé le métier de ses rêves mais qui a quitté une grosse boîte toujours en effervescence pour une petite structure pépère où il s’ennuie sec).

À six mois du changement, je suis encore capable de voir que je compare l’incomparable et que ce changement était utile sinon nécessaire, mais qu’en sera-t-il dans un ou deux ans, quand la nostalgie fera son oeuvre de dénigrement du présent au profit d’un passé fantasmé ?

Là où je veux en venir (1619 mots, les gars, dire que je pensais que mon premier accouchement avait été long !), c’est que, certes, on ne peut pas dire que j’ai réussi professionnellement compte tenu de mes capacités et de mon environnement familial. Et c’est un gros ratage, lourd de conséquences – financières, sociales, psychologiques -, c’est indéniable. Pour autant, je m’en sors bien. Je m’en suis toujours bien sortie (ce n’est pas une question de mérite, je reste une privilégiée de naissance). J’ai une vie qui correspond bien à qui je suis.

Et le pire dans tout cela, c’est qu’il y a deux ans, avec plus de 1000€ de moins sur ma fiche de paie et à 150 km d’ici, je pense que j’aurais pu dire la même chose. J’étais aussi insatisfaite, mais j’étais aussi heureuse (donc quand même partiellement satisfaite ?). Et sans doute que si j’étais devenue sage-femme mariée à un médecin (cet article que je mets en lien, il répond un peu à la question que posait Maman Délire sur Instagram, puisque je suis trop timide pour répondre directement à une story), j’aurais pu dire la même chose.

Au final, je crois qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais choix (dans une certaine mesure : sans doute que le choix d’exterminer toute sa famille avant de se suicider est objectivement un mauvais choix – encore que les personnes concernées ont sûrement leurs raisons…). Il y a des enjeux différents, qu’il faut prendre en compte, mais qui ne déterminent pas nécessairement si la suite de notre vie sera bonne ou mauvaise, car tout est relatif.

J’essaierai de garder cela à l’esprit quand le mal de ma Bourgogne glacée ou le regret de mon médecin rêvé me prendront, ou la prochaine fois que j’aurai à faire un choix plus important que celui d’un pull ou d’un jean (car je reste cependant convaincue que dépenser de l’argent pour un vêtement non porté est le seul véritable fashion faux pas). Ces choses-là se présentent toujours plus vite que l’on ne pense…

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