Des Gilets Jaunes

Il est peut-être trop tard actuellement pour disserter sur les Gilets Jaunes. En effet, même si le mouvement se poursuit, j’ai l’impression qu’on n’en entend plus tellement parler. Comme quoi, les personnes qui craignaient une France à feu et à sang, la guerre civile, les échanges de tirs aux carrefours et les morts dans les rues s’étaient peut-être un peu avancées. À présent, ce ne sont plus que des échos lointains de nouveaux « actes » tellement dénués de sens qu’on en a perdu le compte qui nous parviennent.

Oui mais voilà, il y a trois mois, quand la France était au cœur de la tourmente, je n’avais pas de blog. Et puisque de temps à autre, de nouveaux avis sur les Gilets Jaunes qui auraient fait ceci ou cela se frayent un chemin jusqu’à moi, je me dis qu’il pourrait ne pas être complètement incongru d’en parler.

J’ai beaucoup de mal à avoir un avis tranché sur le mouvement. Mais s’il faut en émettre un, et puisque c’est le sens général de mes paroles, je dirais que je suis plutôt pour. En grande partie parce que mon entourage, aisé et éduqué pour la plupart, est plutôt contre. On ne me refera pas, j’ai un terrible esprit de contradiction. Et je me méfie toujours quand les riches parlent des pauvres.

Si les critiques ont commencé de façon gentillette, déplorant leur manque de conscience écologique, leur élocution approximative, leur bêtise supposée, on est rapidement passé au niveau supérieur quand on s’est mis à en faire des hooligans, des frontistes (enfin, des rassemblementalistes), des racistes et maintenant des antisémites.

Au point de vue c’est-une-minorité s’oppose le point de vue c’est-une-mentalité. Bien sûr, puisque je suis plutôt pour, je suis logiquement dans le clan « minorité ». Toutes les grandes manifestations populaires ont leurs fauteurs de trouble, leurs violences, leurs tags, leurs insultes, leurs débordements en tout genre.

En 2016, nous étions tous (ou presque) contre la loi travail. C’est pourtant à propos de ces manifestations où nous allions épuiser nos ardeurs de jeunes idéalistes (enfin, de loin, pour certains dont je suis) que nous pouvons lire ceci sur Wikipedia. Je ne crois pas que ce soit de nature à discréditer la cause, même si l’argument a été utilisé ad nauseam par les médias et le gouvernement pour détourner notre attention des revendications légitimes à l’origine des protestations (certains diront que ce sont ma petite thèse complotiste à moi, mais je l’assume).

Mais l’entité « anti-loi travail » n’est pas tout à fait la même que l’entité « Gilets Jaunes ». Les pourfendeurs de la loi travail, c’était (principalement) la gauche, la gauche populaire mais aussi et surtout la gauche intellectuelle. Les Gilets Jaunes, ce sont les travailleurs pauvres. Le fameux terreau des populistes, le peuple impétueux, belliqueux, explosif… Cet océan orageux qu’on regarde de haut depuis notre piédestal avec un mélange de mépris et de crainte.

Il est certain qu’il y a du bon et du mauvais parmi les Gilets Jaunes. Il y en a parmi les pauvres comme partout. Et si je pense que le bon reste majoritaire (comme partout – oui oui, je suis optimiste), je ne suis tout de même pas sûre que le mauvais soit réellement négligeable. Comme toutes les personnes soutenant le mouvement, j’ai longtemps affirmé que les casseurs, les violents, les haineux n’étaient pas de vrais Gilets Jaunes. Mais qu’est-ce qu’un vrai Gilet Jaune ?

Deux cents ans plus tard, personne n’a de mal à reconnaître qu’il y avait plusieurs courants de pensée parmi les révolutionnaires car, après tout, n’importe qui pouvait se dire révolutionnaire et rejoindre la lutte, sans cependant adhérer à toutes les revendications qui pouvaient émaner du Comité de Salut Public.

Sans exagérer la portée du mouvement (malheureusement – ? – et contrairement à ce que l’on a pu penser au départ, je crois que nous sommes encore loin, et même de plus en plus loin, d’une véritable Révolution), je pense qu’il en va de même pour les Gilets Jaunes. Il y a des Gilets Jaunes pacifistes et Gilets Jaunes agressifs, des Gilets Jaunes xénophobes et des Gilets Jaunes humanistes, des Gilets Jaunes qui veulent changer de régime politique et d’autres qui veulent simplement être écoutés par le gouvernement en place…

C’est une erreur de parler des Gilets Jaunes comme d’un seul bloc. Une erreur bien pratique puisqu’en prenant quelques individus isolés, on peut leur faire dire ce que l’on veut, selon la thèse qu’on soutient (Gilets Jaunes utopistes Vs Gilets Jaunes terroristes). Aucun des Gilets Jaunes, ou sympathisants Gilets Jaunes, que je connais ne va casser des voitures, piller des commerces ou taguer des synagogues. Aucun d’eux n’approuve de tels actes.

« Mes » Gilets Jaunes, ce sont mes collègues, mes amis, ce ne sont pas des Goebbels, des Franco ou des Che Guevara. Ils sont avides de justice sociale, ils ne prônent pas la haine d’autrui et l’anarchie. Je ne dis pas que les autres n’existent pas, et sans doute est-ce faire l’autruche que de minimiser leur proportion, mais je crois du moins qu’il est intellectuellement malhonnête de juger l’ensemble des Gilets Jaunes d’après cette seule représentation.

C’est d’ailleurs probablement pour cela qu’il est si difficile de comprendre ce que veulent précisément ces Gilets Jaunes, pour cela qu’on s’accroche aux fameux cahiers de doléances pour trouver un fil rouge, une cohérence d’ensemble un peu plus précise que « vivre mieux », pour cela qu’on déplore si souvent dans les médias leur absence de leaders identifiés, d’identité structurante… et qu’on se heurte à un mur.

Ce n’est pas qu’ils n’ont rien à dire, c’est qu’ils ont trop à dire pour une seule bouche et qu’il n’y a pas assez d’un texte synthétique pour évoquer toutes les difficultés, les frustrations, les humiliations de ceux qui ne sont rien et qui sont pourtant des millions dans notre pays…

Ce que je vois moi dans ce mouvement, c’est le peuple qui dit non, le peuple qui dit stop, qui ose s’afficher sur la scène publique et faire entendre sa voix, ou plutôt ses voix, dans un climat politique extrêmement cynique et dédaigneux. Je trouve ça plutôt rassurant… et plutôt beau.

P.S : Oui je fais un texte sur les Gilets Jaunes pour la journée des droits des femmes… C’est mon blog, je fais ce que je veux (et non, ce n’est pas que j’ai traîné jusqu’à la fin de la semaine pour le relire et le publier, pas du tout).

Publicités