Du colibri et du Canadair

J’ai souvent pensé à partir complètement de Facebook. Je ne sais pas si je suis hypersensible (je me méfie un peu de ces termes à la mode : je veux dire, à un moment, si nous sommes tous hypersensibles, tous intolérants au gluten, tous Asperger… comment peut-on prétendre encore que c’est un trouble et non un trait commun à l’espèce humaine ?), mais le fait est que certaines choses me touchent beaucoup. Beaucoup plus qu’elles ne devraient. Beaucoup plus en tout cas que je suis prête à le supporter pour préserver ma quiétude quotidienne.

Certains points de vue, certains avis, certains commentaires m’énervent réellement, me mettent hors de moi, et mon cerveau les mâche et les remâche pendant des heures avant que je ne puisse enfin m’en détacher. C’est d’ailleurs en grande partie pour cela que j’ai fermé les commentaires ici. Par manque de temps, certes, mais aussi pour me préserver. Savoir que seuls mes proches « oseront » me dire ce qu’ils pensent de mes articles (ou pas d’ailleurs !) et qu’au pire du pire, les personnes désagréables atterriront dans mes mails où je pourrai, si je le souhaite, les ignorer purement et simplement, me rassure grandement.

(C’est d’ailleurs aussi pour ça que je n’ai mis mon blog sur aucun réseau social… à part Hellocoton : je ne sais pas si vous l’avez remarqué, il y a désormais un bouton à droite ? Mais comme je suis ma seule abonnée – la tristituuuuude – et que même les habituelles rombières ne m’ont pas sauté dessus – « Hey coucou, hâte de découvrir ton univers, voici mon compte, bisous bisous » – je me demande si Hellocoton – pardon « Les Influenceuses » – n’est pas juste dead de chez dead – c’est con pour des influenceuses…)

Mais Facebook a quand même un énorme avantage : c’est une réserve de sujets de blog inépuisable ! Et puis mâcher et remâcher par écrit et en public (ça devient sale) a un effet cathartique certain. C’est donc, une fois n’est pas coutume, sur Facebook que le sujet de l’écologie (on y vient) (vous vous habituerez aux introductions de 3 m) (j’ai envie de dire « comme ma… » mais non seulement ça ne correspond à aucune vérité anatomique et en plus, deux remarques limites à la suite, je vais me faire une réputation que je ne suis pas sûre d’assumer) s’est à nouveau présenté à moi.

(Soyons claire : je n’ai pas non plus eu besoin d’un article partagé sur Facebook pour découvrir l’écologie, ou les Gilets Jaunes, ou le monde du travail, mais l’article agit généralement en tant qu’élément déclencheur pour une réflexion plus poussée sur le sujet.)

Sur Facebook, il y avait donc cet article, partagé à la base par quelqu’un que je connais (c’est un peu le principe de Facebook : des millions d’articles sont sans doute partagés tous les jours par des gens que je ne connais pas, mais je ne les vois pas…) et qui disait en beaucoup de mots cette chose assez simple : « Notre monde est foutu si nous continuons ainsi et nous ne pouvons rien y faire à notre échelle. » Je n’ai rien à redire sur le constat de base : vous le verrez, c’est tout à fait ma position.

Ceci dit, cet article était ensuite repartagé par une autre connaissance qui commentait peu ou prou : « Eh les gens, bougez-vous, avez-vous vraiment envie de léguer ce monde pourri à vos enfants ? » Ce qui était, tout de même, extrêmement paradoxal en commentaire d’un article qui disait qu’on ne pouvait rien y faire à petite échelle…

Et c’est symptomatique de notre façon d’envisager l’écologie : comme une somme de petites actions individuelles. Il faut dire que c’est ce qu’on nous a toujours appris : l’avenir de la planète dépend de nous. Si nous souscrivons tous au manuel du parfait écologiste, celui qui mange local, achète de la nourriture en vrac, se lave les cheveux avec du savon solide, fait son propre dentifrice… alors nous sauverons le monde. Mais bien sûr, ça n’arrivera pas, car tout le monde ne le fera pas. Ce sera donc de la faute des autres. Et/ou de notre propre faute, car nous n’en aurons pas fait assez.

Il n’y a pas pire sado-maso que l’être humain. Après tout, notre culture occidentale repose quand même sur le mythe d’un mec qui s’est fait torturer puis tuer pour sauver l’humanité (raté, du coup : il n’avait pas vu venir la crise écologique !) (à moins que ce ne soit l’Apocalypse, c’est vrai que les récits qu’on nous en fait y ressemblent…).

Souffrir pour le bien commun, c’est donc notre truc. Comme toutes ces personnes qui réclament l’allongement du temps de travail et la réduction des prestations sociales pour la gloire économique de notre pays : sado-maso, les mecs. Sarkozy s’est bien fait élire sur le travailler plus pour gagner plus, aka « la perte de votre pouvoir d’achat, ce n’est pas notre problème, c’est le vôtre ».

Nous prenons donc bien volontiers toute la responsabilité sur nous et nous flagellons (et flagellons les autres aussi : aime ton prochain comme toi-même, n’est-ce pas ?) avec délectation sur la question écologique. En oubliant un peu vite que les plus gros pollueurs, ce ne sont pas les particuliers, mais les entreprises. Que nos (mauvaises) actions sont le résultat des (mauvaises) options qui nous sont proposées. Et que toute grande avancée dans l’histoire de l’humanité est passée dans les lois avant de passer dans le quotidien de tout un chacun.

Prenons l’exemple que je connais le mieux : le mien. J’ai un quotidien relativement écologique :

  • je mange des plats avec des aliments simples, que je prépare moi-même pour la plupart,
  • j’espère pouvoir installer au printemps un petit potager sur mon balcon car j’adore manipuler la terre, voir grandir mes plantes et manger ce que je récolte,
  • je suis végétarienne pour la cause animale,
  • j’achète peu de vêtements car je n’aime pas ça, mes enfants s’habillent principalement grâce au lègue de garde-robe de leurs grandes cousines,
  • je suis en location et je n’ai pas de baignoire, mes enfants ne se douchent d’ailleurs qu’un jour sur deux, ce qui est meilleur pour leur peau,
  • j’ai peu de maquillage et de produits de soin, parce que ça coûte cher et que je pense qu’à long terme, c’est mauvais pour ma peau à moi aussi,
  • j’ai un thermostat réglé sur 18,5° pour m’éviter la désagréable surprise d’une facture de gaz astronomique et je ne chauffe d’ailleurs « que » 85m² puisque je n’ai de toute façon pas les moyens d’avoir plus grand,
  • je ne suis pas une folle de l’hygiène et je fais assez peu le ménage, limitant ainsi ma consommation d’eau et de produits toxiques,
  • je sors peu, je voyage encore moins (ça doit faire dix ans que je n’ai pas pris l’avion) car je n’ai ni le temps ni l’argent de le faire,
  • je trie scrupuleusement mes déchets et j’essaie de faire du compost sur mon balcon (ce n’est pas facile, il y a plein de règles apparemment pour faire du bon compost, il suffit pas de mettre toutes ses épluchures dans un grand pot…), bien aidée en cela par le fait que notre municipalité fasse payer la taxe d’ordures au poids,
  • ayant des grossesses compliquées, un T4 et des voitures taille poupées, je n’ai et ne veux que deux enfants, ce qui correspond donc à un renouvellement générationnel strict,
  • la décoration et l’ameublement de mon appartement sont minimalistes faute de finances, je fais d’ailleurs pas mal d’upcycling chez moi (bonjour les pots à crayon en tasses cassées).

En bref, je suis un peu écologiste par ricochet. C’est rarement la principale raison de mes actions, mais c’en est le résultat, et je dois dire que ça me va bien aussi : je trouve de la satisfaction à me dire que mon mode de vie est plutôt bon pour la planète (je conseille d’ailleurs à tous ceux qui ont besoin d’un coup de pouce pour un quotidien plus sobre de devenir pauvres, c’est radical !).

Cependant, je ne suis pas naïve au point de penser que cette sorte d’écologie opportuniste suffira à endiguer la crise environnementale. Et je sais très bien aussi qu’il a plein de choses que je pourrais faire, mieux faire ou ne pas faire que je ne fais pas, fais mal ou fais malgré tout, en toute connaissance de cause :

  • je ne fais pas toujours attention à la provenance et à la saisonnalité de ce que je mange, d’ailleurs je ne m’interdis pas de manger des bananes ou du chocolat parce qu’ils ont traversé les océans, et je n’achète que très rarement bio,
  • nous gaspillons aussi beaucoup de nourriture : les enfants finissent très rarement leurs assiettes car elles s’arrêtent de manger à satiété, nous avons tendance à préparer beaucoup trop (surtout mon cher et tendre) et nous sommes rarement motivés pour manger les vieux restes qui pourrissent dans des tupperwares jusqu’à ce qu’on se décide à les jeter,
  • je ne suis pas vegan, je soutiens donc partiellement l’industrie ultra polluante qu’est l’élevage (et les abattoirs, et les veaux et poussins mâles massacrés, et les vaches et les poules réformées – doux euphémisme pour « éliminées quand elles ne sont plus rentables » -, etc. mais c’est un autre problème…),
  • le peu de vêtements que j’achète, je les achète neufs et à bas prix dans de grandes enseignes aux pratiques éthiques douteuses,
  • j’aime, une fois par semaine, prendre une longue douche très chaude, je n’arrête pas l’eau pour me savonner, et je ne le fais pas non plus pour les enfants, qui passent souvent plusieurs minutes à s’amuser sous l’eau qui coule pour ne pas qu’elles aient froid) (et ma petite dernière s’est prise d’une passion qui me désespère pour l’ouverture des robinets, ce qui engendre une perte sèche – ou humide – d’eau hallucinante),
  • je ne fais pas mes propres produits de soin, je ne me lave pas au savon ou au shampoing solides, je ne les prends pas bio non plus et je ne vérifie même pas leur composition avant de les acheter (boooouh, au bûcher !),
  • je n’arrête pas le chauffage au sol quand j’ouvre les fenêtres (je ne sais pas si je devrais ? je ne pense pas, mais je culpabilise toujours !), je laisse parfois allumées des pièces qui n’ont pas vraiment besoin de l’être par praticité ou étourderie, je ne débranche quasi jamais mon chargeur quand j’ai fini de l’utiliser,
  • le vinaigre et le bicarbonate ne sont pas mes fidèles compagnons, j’utilise des produits de grande surface classiques pour nettoyer, avec une préférence pour ceux qui éliminent 99,99% des bactéries (et 99,99% de la faune marine au passage, salauds de poissons !),
  • je prends ma voiture quotidiennement pour aller travailler, quarante minutes aller-retour tous les jours, mon mari fait de même avec la sienne (sauf que lui a une heure aller-retour) et nous faisons tous nos déplacements de loisirs (ou pas d’ailleurs : comme nous habitons dans un village, même faire des courses ponctuelles nécessite de prendre la voiture) avec,
  • je ne choisis pas systématiquement les produits que je consomme selon la quantité de déchets qu’ils génèrent : si quelque chose me paraît plus pratique ou me fait vraiment envie, je le prends, et je n’ai pas non plus le courage d’aller faire mes courses en magasin bio avec mes bocaux en verre recyclé et mes sachets en tissu (je n’ai d’ailleurs ni bocaux en verre recyclé, ni sachets en tissu…),
  • je n’ai que deux enfants, mais elles sont plutôt gâtées : nous craquons souvent sur des babioles pour leur faire plaisir et nous ne limitons jamais les gens quand il s’agit de leurs cadeaux d’anniversaire ou de Noël,
  • de façon générale, nous avons tous les deux tendance à l’achat compulsif (mon mari bien plus que moi, mais ce serait mentir de dire que je suis complètement raisonnable, ce serait occulter le fait que quand je vais dans les supermarchés – ce qui est rare heureusement – je ramène toujours des bricoles imprévues)…

Alors allez-y, lancez-moi des tomates bio à la tête (ou plutôt des choux de Bruxelles étant donné la saison) ! Mais je ne pense pas être une mauvaise personne : je suis surtout une mère de deux enfants, élevée dans la classe moyenne des années 90, travaillant à temps plein et avec de petits moyens.

Je ne peux pas dire que je fais tous ces mauvais choix par méconnaissance (sinon je ne serais pas capable de les citer – quoiqu’il y en a sûrement que j’ai oubliés et/ ou dont je minimise involontairement l’impact), mais clairement le facteur habitudes, le facteur temps et le facteur finances, encouragés par le facteur flemme qui fait un excellent cheerleader, ne m’aident pas du tout à prendre une autre voie.

Ceci étant dit, peut-être vais-je avoir l’air de ne pas assumer mes responsabilités mais peu importe : ce n’est pas mon métier de gérer tout ça. Et quand je rentre chez moi après une journée de boulot, je vis comme on m’incite à vivre : je fais mes courses au drive du coin pour ne pas perdre le temps que je n’ai pas, je surveille mon budget pour ne pas être endettée et j’essaie de profiter de la vie aussi un petit peu, de la façon dont j’ai appris à le faire quand j’étais enfant.

Il y a cependant des personnes dont c’est le métier de gérer les aspects pratiques de la vie du peuple en prenant en compte les différentes analyses des experts de notre monde : les politiques. Et ça les arrange bien, les politiques, notre tendance à toujours rejeter la faute sur nous, ou entre nous, en matière d’écologie, ça leur évite de se sentir concernés.

Mais les grandes avancées écologiques que nous avons faites, elles sont toujours venues d’en haut. Qui a rendu obligatoire le tri sélectif dans les communes ? Qui a interdit la distribution de sacs en plastique gratuits dans les commerces ?

Ces changements, je les ai vécus de plein fouet, ils sont arrivés quand j’étais adolescente ou jeune adulte. (Quasi) personne n’était pour, au début, personne ne savait comment il allait faire pour changer ses habitudes. Et pourtant, tout le monde l’a fait. Ce n’est toujours pas parfait, mais nous ne nous imaginerions pas aujourd’hui vivre dans un pays qui ne recycle pas du tout et jette des milliers de sacs plastiques à la poubelle (ou dans la nature !) quotidiennement…

Des lois, des règlements peuvent tout changer, et à grande échelle. Car quand on regarde autour de nous, en effet, TOUT est à changer. Notre quotidien est truffé d’aberrations écologiques.

Pourquoi y a-t-il encore tant de produits suremballés dans les rayons de supermarchés alors que la gestion de nos déchets est au cœur de la question écologique ? Pourquoi veut-on taxer les conducteurs de véhicules roulant au diesel quand on pourrait simplement en stopper la production ? Pourquoi mettons-nous encore à disposition des quidams des produits nocifs pour leur santé et l’environnement ? Et d’ailleurs, si l’on veut même aller plus loin, pourquoi des supermarchés, pourquoi des voitures, pourquoi des produits industriels ?

Bien sûr, c’est une question rhétorique car la réponse, tout le monde la connaît : en France comme ailleurs, on refuse de contraindre les grands groupes, qui font la pluie et le beau temps de notre économie. Pourtant il est clair que c’est notre modèle économique qui nous envoie droit dans le mur.

La mesure la plus forte que nous puissions faire en faveur de l’écologie, c’est donc de voter pour un gouvernement qui place la défense de notre environnement (et des personnes tant qu’à faire, car ça nous fera une belle jambe d’avoir retrouvé la qualité de l’air d’il y a deux siècles si on en retrouve aussi le climat social…) avant notre classement au concours de celui qui aura la plus grosse – croissance, qu’alliez-vous imaginer ?

On ne peut pas être écologiste et capitaliste. Pour dépolluer notre monde, il faut que nous acceptions en tant que nation de moins produire, de moins consommer, de devenir moins compétitifs. Comment espérer alors continuer à jouer dans la même cour qu’un Trump climatosceptique ? Je déteste cette expression mais ici elle s’impose : on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre…

Elle est mignonne, cette histoire du colibri qu’on entend partout. Et évidemment que dans tous les combats, l’impulsion vient d’abord d’une partie du peuple, que la classe politique ne fait jamais rien sans un peu de pression populaire. Mais je crois qu’à présent, c’est à eux d’agir pour que le mode de vie basique de l’ensemble de la population se calque aux nécessités écologiques. Avec une réelle volonté de s’y mettre, c’est une vrai révolution écologique que nous pourrions amorcer, quelque chose de bien plus massif et efficace que tous ces petits pipis dans des violons (ou dans des douches) isolé(e)s que nous faisons actuellement.

Que chacun continue ses efforts, oui, bien sûr (c’est d’autant plus utile que ce sera moins perturbant quand les efforts deviendront la norme), mais arrêtons de nous culpabiliser à outrance comme si nous étions directement responsables de l’état du monde. Ceux qui peuvent sauver la mise et s’y refusent, ce n’est pas nous.

Je suis persuadée que nous changerons avant de nous retrouver à trois pelés et un tondu dans un désert aride. Oui le monde aura évolué, il n’y aura probablement plus de pandas et on aura sans doute pris plusieurs degrés dans la tronche, mais ce ne sera pas le premier gros changement climatique ou la première grosse extinction d’espèces de notre planète. Ça ne nous empêchera pas nécessairement de vivre.

Mais il est certain que ça passera par la sortie de l’artillerie lourde et non par les listes de résolutions vertes d’une poignée de privilégiés au sein d’une société perdue dans sa grande fuite en avant…

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