Des limites

(Bon on va directement régler la question de la petite chanson qui va vous trotter dans la tête pendant tout l’article : voilà !)

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours considérée comme intelligente. Je n’ai presque jamais été la première de la classe (ça dû arriver deux ou trois fois – je compte en trimestres et non en années – dans toute ma scolarité), par contre j’ai toujours été dans le haut du panier (il doit y avoir à peu près autant de fois où je n’ai pas eu les félicitations du conseil de classe que de fois où j’ai été première de la classe).

En tout cas, je ne me suis jamais sentie limitée. Si je n’avais pas de notes parfaites, c’était sans doute que je n’avais pas assez travaillé, ou que la matière ne me revenait pas. Quoi qu’il en soit, ce n’était pas un manque d’intelligence de ma part.

Cela semble assez logique : j’ai une théorie depuis longtemps qui est que l’on ne peut pas conceptualiser nos propres limites. En effet, comment imaginer ce qui dépasse nos facultés intellectuelles ? Nous sommes donc condamnés à nous trouver nous-mêmes intelligents, que ce soit pragmatiquement vrai ou faux.

On m’objectera sans doute que certaines personnes sont tout à fait capables de reconnaître qu’elles ne sont pas très intelligentes. Trois réponses à cela :

  • D’une part, il faut distinguer intelligence et réussite scolaire. Beaucoup de personnes reconnaissent sans mal qu’elles ne sont/n’étaient pas bonnes à l’école. Ce serait compliqué de prétendre le contraire : les notes parlent d’elles-mêmes, elles sont des marqueurs (quasi) incontestables de notre niveau. Pour autant, les cancres ne se disent pas tous bêtes : d’après eux, le problème vient de l’école, ou de de leur rapport à l’école, et non de leurs capacités (et c’est vrai pour beaucoup).
  • D’autre part, il faut distinguer ce qu’on pense intuitivement et ce qu’on se met à penser au contact des autres. Je suis persuadée que les gens qui se disent pas très intelligents le disent principalement parce que c’est ce qu’on leur répète depuis l’enfance. Est-ce que si on leur avait répété au contraire qu’ils étaient très intelligents et que c’était le reste du monde qui était inadapté (ce sont d’ailleurs aussi des choses qui se voient), ils auraient compris d’eux-mêmes qu’ils étaient en réalité limités ? Je ne pense pas…
  • Enfin, je n’ai jamais entendu quelqu’un dire qu’il était bête. « Moyennement intelligent » à la rigueur, « pas parmi les plus intelligents », mais « bête », non (et si c’était le cas, ça paraîtrait suspect : on penserait plutôt à un gros déficit de confiance en soi, et non à une appréciation personnelle et objective de ses compétences). Et il y a une grosse différence entre ne pas se penser parmi les premiers et se penser parmi les derniers.

D’ailleurs, si quelqu’un se pensait réellement bête, est-ce qu’il irait voter, par exemple ? Est-ce qu’il oserait contester, même uniquement en privé, les décisions de ses chefs (car ce ne sont pas toujours les plus intelligents qui accèdent aux plus hautes fonctions, cela dit on ne peut pas nier qu’on ne peut pas aller bien loin avec un QI d’huître) ? Quelqu’un qui se penserait sincèrement bête serait condamné à se laisser porter sans protester par la majorité plus intelligente. C’est rarement le cas.

Pourtant, ça existe, les gens bêtes. On peut tout à fait admettre qu’il y a une multitude d’intelligences et que chacun en a au moins une, et oui, il y a bien des intelligences sensitives, des intelligences manuelles, des intelligences pratiques, des intelligences sociales (intelligences que je n’ai pas du tout !), mais il n’y en a qu’une qui est vraiment valorisée dans notre société, qui associe la culture et la faculté de raisonnement. Et des gens qui ne s’intéressent pas à beaucoup de choses et ne savent pas mener un raisonnement jusqu’au bout, qui s’arrêtent aux premières étapes pour tirer leurs conclusions, il y en a beaucoup.

Or, nous sommes gouvernés par l’intelligence. On a beau dire avec mépris que notre monde porte la beauté aux nues, rien que le fait de le dire avec mépris prouve que c’est faux. On nous interdit de nous moquer des gens moches parce qu’après tout, ce n’est pas de leur faute, mais on rit avec délectation des gens bêtes (parce qu’il faut croire que c’est de leur faute ?). On en fait même des émissions humoristiques, des Marseillais à Miami ou des Ch’tits en Corrèze, où des gens assez intelligents pour avoir infiltré le milieu du show business se font passer pour des crétins pour faire rire les téléspectateurs, gonflés de fierté de se sentir intelligents en comparaison.

Je ne me trouve pas jolie. Je ne me déteste pas, je me regarde dans le miroir sans déplaisir (sur les photos c’est autre chose…), je sais que je plais physiquement à mon mari, mes parents et mes enfants (c’est sans doute le principal !), mais je sais que je ne suis pas belle selon les critères esthétiques de notre époque et de notre société. Et ça ne me dérange pas. Je vis très bien avec cette conviction de ne pas être jolie. Je vis par contre moins bien avec le soupçon de ne pas être aussi intelligente que je voudrais l’être.

Me pensant intelligente, j’ai toujours recherché la compagnie de gens intelligents. Bien sûr, il y a eu des loupés : je n’ai pas eu que des amis super intelligents. Mais bizarrement, ce sont toujours les premiers avec qui j’ai coupé les ponts quand j’ai eu l’opportunité de le faire. Il m’est aussi déjà arrivé de refusé les avances de certains prétendants parce que nous étions « trop différents ». Comprendre : pas au même niveau intellectuel.

C’est d’ailleurs un véritable enjeu dans la vie que de trouver un compagnon qui puisse nous égaler à ce niveau. On se met rarement en couple avec quelqu’un de bien moins, ou bien plus, intelligent que soi, à moins que ce ne soit assumé (par exemple, un prétendu intellectuel qui se met avec une belle femme prétendument simplette, qu’il aime autant exposer que rabaisser – mais ça reste rare, ne serait-ce que parce que la mise en scène de la bêtise n’est pas forcément la bêtise, cf. Les Marseillais). Et on s’attend donc, en mélangeant joyeusement nos gamètes, à avoir des enfants du même niveau intellectuel que nous, à peu de choses près.

Je crois que sur ce coup-là, je ne me suis pas trop ratée. Je ne sens jamais de décalage entre mon mari et moi. Je ne me, ou ne le, sens pas paumé(e) lorsque nous discutons, et sur les sujets sérieux, nous arrivons souvent aux mêmes conclusions (il faut dire que nous avons passé plus d’un tiers de nos vies ensemble, et toutes nos vies d’adultes, et que forcément, ça influe sur nos modes de pensée, nos idées et notre culture). Je retrouve aussi beaucoup en mes filles l’enfant que j’étais. Comme moi, toutes deux ont marché tôt et parlé tard. Comme moi, mon aînée est bonne élève mais sans briller particulièrement.

C’est plutôt une bonne chose, car du coup, je m’attends à ce qu’elles deviennent à peu près comme moi. Je n’ai pas de grosses inquiétudes quant à leur avenir, et je sais par exemple que ce n’est pas parce que ma plus jeune ânonne laborieusement quelques mots à 2 ans (ce midi, il fallait que je devine que « Ooou ! » voulait dire « S’il-te-plaît Maman, donne-moi un yaourt… ») ou que ma première ne manifeste pas de goût particulier pour la lecture à 5 ans (par contre, elle adore écrire… la beauté de la génétique !) qu’elles ne feront pas, si elles le souhaitent, des études supérieures, n’auront pas un vocabulaire riche et varié à 20 ans et ne seront pas considérées comme intelligentes par leurs pairs.

Mais il est vrai que plus le temps passe, plus je me demande si moi-même, je n’usurpe pas ma réputation (auto-proclamée ?) d’intelligence. Tant que je suis restée dans le système d’enseignement (primaire, secondaire, supérieur), je n’ai pas beaucoup expérimenté cette sensation d’infériorité. À part parfois ma jumelle karmique (bien sûr, j’avais pour meilleure amie la meilleure élève du collège – quand je dis que j’ai toujours recherché l’intelligence !), personne ne me donnait de complexes.

Cependant, quand j’ai commencé à mener une vie indépendante et opéré un tri impitoyable dans mes connaissances, quand il n’y a plus eu le système de notation pour nous départager et que nous étions donc censés être tous égaux, j’ai commencé également à me demander si l’impossibilité pour les êtres humains de visualiser leurs propres limites ne me jouait pas aussi des tours.

D’abord par l’intermédiaire de mes filles. Quand j’étais enfant, la question de la précocité ne me perturbait pas le moins du monde. C’était, pour moi, quelque chose de lointain et d’abstrait (même ma meilleure amie qui avait 21/20 de moyenne générale ne s’est jamais définie comme surdouée et je n’ai jamais pensé qu’elle pouvait l’être – oui, j’étais jeune et naïve). Jamais je n’ai ressenti de pression de la part de mes parents pour que j’atteigne cet objectif (au contraire, mes parents avaient horreur des petits génies : ils nous incitaient à avoir de bonnes notes, mais jamais au-delà de ce qui était attendu pour notre âge).

Depuis que je suis mère, j’ai l’impression de voir des enfants surdoués partout. Et mes enfants à moi, à côté, me paraissent désespérément dans la norme. Jamais les professionnels n’ont émis le moindre doute sur leur développement, mais jamais non plus leurs compétences n’ont provoqué des exclamations admiratives. À dire vrai, elles me semblent même moins avancées que la plupart des enfants de mes amies.

Et puisqu’elles ne font ni plus ni moins que ce que moi je faisais au même âge, est-ce que ça veut dire que moi aussi, je suis moins douée que la plupart de mes amies ?

Puisque je n’ai pas la capacité de conceptualiser une intelligence qui dépasserait la mienne, il faudrait que je m’appuie sur des éléments objectifs pour tenter de tirer ça au clair. Et les éléments objectifs dont je dispose ne sont pas en ma faveur.

Je n’ai pas un bon job (il n’est pas trop mauvais, mais ça reste quand même un travail moins bien payé que la moyenne française). Mon mari non plus n’a pas un bon job (et vous vous souvenez : on recherche toujours quelqu’un qui a à peu près le même niveau intellectuel que soi). Je n’ai pas non plus des loisirs hautement intellectuels, qui me définiraient comme dilettante. Et j’ai fait plein de mauvais choix dans ma vie. De là à dire qu’il y a un problème avec mes facultés de raisonnement, il n’y a qu’un pas…

Je me demande si, comme certaines copines que j’ai eues, je ne cache pas sous beaucoup de grands et beaux mots une certaine indigence intellectuelle (ça claque, non, « indigence intellectuelle » ?). Moi je voyais ça chez elles au fait que leurs phrases, qui semblaient très recherchées à première vue, ne voulaient rien dire en réalité. Beaucoup de poudre aux yeux, en somme. Peut-être que pour certains, mes raisonnements, qui semblent bien ficelés à première vue, sont en réalité parfaitement fallacieux.

Pire, peut-être que je trouve moins intelligents que moi des gens qui sont en fait plus intelligents parce que je ne suis pas capable de les comprendre ? C’est aussi une erreur courante : combien de personnes trouvent les hommes politiques – des gens qui ont fait l’ENA – complètement idiots faute de comprendre leur discours ?

Il y a quelque chose de vertigineux à essayer d’imaginer ce qui nous dépasse. J’admire beaucoup les personnes qui arrivent à être tout à fait détendues avec la question de leurs capacités ou de celles de leurs enfants. Pour ma part, même si évidemment je ne peux rien y changer et si je dois bien vivre avec, ce n’est pas encore le cas…

Publicités