De l’instinct reproductif

Sommes-nous fait pour avoir des enfants ?

À première vue, c’est une question rhétorique. Comme tous les animaux, et même plus généralement comme tous les êtres vivants, nous sommes voués à nous reproduire. Si nous nous en abstenions complètement, l’espèce disparaîtrait en quelques dizaines d’années. C’est quelque chose d’évident, de naturel et d’instinctif. Tout ce que l’être humain n’est pas.

Bien sûr, nous en ressentons le désir, et même le besoin, parfois. Il n’y a rien de plus viscéral que cette envie, et j’ai rarement vu des personnes souffrir plus à l’intérieur d’elles-mêmes que parce qu’elles étaient en attente d’enfant. Cependant, à partir du moment où l’enfant est là, force est de constater que c’est une véritable guerre entre nous et lui qui se met progressivement en place.

Il squatte notre corps, nous rend malade, fatiguée, impotente, puis nous empêche de dormir, de manger (chaud du moins), nous vrille les oreilles, nous interrompt sans cesse dans nos activités, détruit notre maison, réduit à néant nos efforts de ménage et d’aménagement, met sa propre vie en danger (risquant à tout moment de faire basculer la nôtre !), n’écoute rien, impose son avis sur tout du haut de sa maigre expérience du monde…

De sa naissance à sa sortie du nid (et parfois même plus tard), toute notre énergie est dédiée à cette noble mais lourde tâche : transformer le petit être sauvage et fougueux qui a atterri chez nous en un individu civilisé, adapté à la vie en société. C’est ce qui se cache derrière les beaux termes d’élever ou éduquer : nous ne sommes jamais vraiment dans l’acceptation de l’enfant tel qu’il est, mais dans la confrontation permanente, pour lui permettre de devenir ce qu’il doit être…

… et nous permettre à nous, plus prosaïquement, de continuer à mener la vie d’adultes que nous souhaitons mener. Gagner de l’argent, faire la fête, avoir des amis, soigner son couple, voir du pays, entretenir sa vie intellectuelle… Toutes choses que le simple fait d’avoir des enfants complique considérablement. Qui n’est jamais rentré avec soulagement au boulot après une période de vacances parce que décidément, c’est bien plus calme qu’à la maison ? Qui n’a jamais laissé un enfant en pleurs à une mamie ou une baby-sitter, poussé par la nécessité de faire un break de couches et de cris, de changer d’air au moins le temps d’une soirée ?

À part quelques rares spécimens probablement shootés aux hormones, tout le monde s’accorde sur le fait qu’avoir un enfant (et qui plus est deux ou trois enfants !) est dur. Épuisant. Éreintant. Que c’est la tâche la plus éprouvante au monde, après peut-être travailler à la mine ou lutter contre une grave maladie.

Alors oui, je re-pose la question : est-ce que nous, êtres humains, êtres de culture et de plaisir, êtres ambitieux, orgueilleux et exigeants, nous sommes vraiment faits pour être parents ?

Ce n’est probablement pas un hasard si les difficultés parentales sont un sujet inépuisable, que ce soit sur Internet, lors de conversations amicales ou dans la littérature. Mais bien sûr, tous ces discours se terminent par de politiquement correctes déclarations d’amour infini pour ces chers petits anges qui embellissent tellement la vie.

À tel point qu’en tant que lectrice/auditrice, cela finit invariablement par me donner la nausée, tous ces parents qui essaient de nous, et de se, convaincre que ce n’est parce qu’ils ont voulu jeter leur progéniture par la fenêtre cinq fois dans la journée que leur vie serait plus agréable sans enfants, de nous, et de se, persuader qu’ils ont fait le bon choix. Purée, les gars, soyez honnêtes avec vous-mêmes : assumez d’en chier. On sait que vous les aimez, vos mômes. On sait aussi que ça ne compense pas tout.

Car inversement, j’entends peu de personnes n’ayant jamais voulu d’enfants dire que leur vie n’a pas de saveur, qu’elles s’ennuient, qu’elles regrettent. D’ailleurs, même si elles le disaient, un choix est un choix : si elles n’ont jamais sauté le pas, c’est qu’elles ont toujours estimé, plus ou moins consciemment, que le jeu n’en valait pas la chandelle. C’est facile après coup de s’imaginer affronter sereinement des difficultés qu’on n’a pas connues et qu’on ne connaîtra jamais.

J’ai longtemps attendu que mes amies d’enfance me rejoignent dans la grande aventure de la maternité. Mais force est de constater que depuis quelque temps, leur discours a changé. Le « quand j’aurai des enfants » de leurs 20 ans, qui me donnait un espoir de partager un jour mes déboires de multipare avec elles, est devenu de façon quasi unanime avec leurs 30 ans un « si j’ai des enfants ». À croire qu’il y a une date de péremption du désir d’enfant.

De mon côté, j’essaie de ne pas être lourde avec ça (« Alooooors, c’est pour quand le bébééé ? »), mais je vois bien qu’elles sont de moins en moins nombreuses à se projeter dans cette vie-là. Peut-être est-ce mon expérience qui les en dégoûte ? C’est possible, mais peu probable toutefois, l’être humain ayant la merveilleuse faculté de balayer d’un revers de main les réalités qui lui déplaisent, prenant pour acquis, tout à sa mégalomanie, que lui fera forcément mieux que les autres. Je crois simplement qu’en leur for intérieur, elles estiment qu’elles ont plus intéressant à faire.

Et loin de moi l’idée de les en blâmer (à part pour les quelques unes qui virent militantes « childfree » et se permettent, de façon surprenante pour des personnes ne voulant absolument pas entendre parler d’enfants, de donner des conseils d’éducation aux parents de leur entourage – ou pas – au moindre prétexte). Je sais ce que je vis au quotidien et je pense très sincèrement que ce n’est pas pour tout le monde (et puis, de façon très pragmatique, quand bien même l’une d’entre elles m’annoncerait aujourd’hui qu’elle est enceinte, avec ma dernière qui a déjà 2 ans et mon désir de m’arrêter là, nous ne partagerions pas grand chose…). Si l’on aime un minimum sa vie, pourquoi vouloir mettre un grand coup de pied dans la fourmilière ?

Mais j’aime tellement mes filles, elles sont toutes ma viiiie (pardon) je sais que pour moi, c’était une nécessité. Est-ce qu’on s’arrête de respirer parce que l’air sent le soufre ? Je n’imaginais pas ma vie sans enfants et je ne l’imagine toujours pas. Me lever dans une maison silencieuse, revenir le soir dans cette même maison silencieuse, et passer toute la journée à ne me préoccuper que de moi, ça ne me paraît pas envisageable. Je l’ai déjà fait, hein, je ne suis pas tombée enceinte à 18 ans, dès mon bac en poche, j’ai vécu plusieurs années par moi-même et sans enfant, mais je n’ai pas un souvenir ému de ces années. Je me souviens surtout de sentiments de vide, d’inutilité et de désœuvrement…

Est-ce qu’à présent, entre mon travail, mon mari, mes amis et mes loisirs, je n’arriverais pas à combler le vide ? Ceux qui s’y essaient depuis plus de dix ans semblent en tout cas y parvenir sans problème. Ils écrivent, ils voyagent, ils lisent, ils sortent… Et je dois dire que je les envie un peu parfois d’être parvenus à ce deal-là avec leur corps, de lui avoir fait refréner la sensation d’urgence biologique pour être rempli uniquement des bonnes choses de la vie : d’art, de découvertes, de nourritures délicieuses, de breuvages enivrants, de conversations et d’amour entre adultes.

Je ne crois pas que l’on puisse, si l’on est psychonormé, regretter ses enfants (pas de façon prolongée du moins : de façon temporaire, ça me paraît tout à fait possible…) : ça reviendrait à souhaiter qu’ils n’aient jamais existé et ce n’est pas compatible avec ce fameux amour infini qu’on se plaît à rappeler à tout bout de champ. Cependant, depuis deux ou trois ans, j’ai totalement cessé de prêcher pour la perpétuation de l’espèce.

D’une part, parce que j’ai réalisé que ça ne m’apporterait rien à titre personnel. Après plusieurs années passées à naviguer sur la blogosphère parentale, j’ai suffisamment de copines de galère maternelle (love sur vous les filles) pour ne pas chercher à m’en créer de nouvelles. Au contraire, j’apprécie, quand je suis avec mes amies nullipares, de ne pas parler du tout d’enfants, de faire totalement autre chose.

D’autre part, parce que j’ai réalisé que ça n’apporterait rien à personne : ni à ces personnes qui vivent très bien sans enfants, qui profitent de la vie avec des contraintes réduites et une liberté infinie (de mon point de vue du moins), ni à l’État qui ferait mieux de donner du travail à ceux qui sont là plutôt que de nous inciter à faire grossir toujours plus la masse de travailleurs dans l’espoir de voir naître des génies ou des ouvriers corvéables à merci (et tant pis pour ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre), ni à la planète qui n’a vraiment pas besoin de nouveaux petits habitants.

Alors aujourd’hui, quand j’apprends une grossesse ou une naissance, je félicite sincèrement les parents et je leur souhaite toute la force et le courage qu’il faut pour élever un enfant. Et quand on me dit qu’on hésite, qu’on ne sait pas, qu’on ne pense pas ou qu’on ne veut pas, je me contente de hocher la tête en répondant : « D’accord, tu as raison, c’est sans doute mieux ainsi. »

Publicités