De l’aigreur

S’il y a bien un déviance que je n’ai pas, c’est l’hypocondrie. J’aurais plutôt le défaut inverse : je n’aime tellement pas aller chez le médecin (en bonne fille de médecins) que j’ai tendance à ignorer sciemment tous les signaux de mon corps, à faire allègrement l’autruche quand j’ai un doute sur ma santé (souvent à raison car, jusqu’à preuve du contraire, je ne suis pas encore mourante).

Si la maladie m’angoisse quand elle est là (le moindre petit rhume fait remonter en moi des craintes démesurées de handicap à vie), cette angoisse disparaît complètement avec la guérison. Je n’ai pas peur de tomber malade : mon corps et moi sommes plutôt amis et j’ai toute confiance en lui (surtout quand je vais bien, donc).

D’un point de vue psychologique, j’ai, par contre, beaucoup moins de certitudes.

Et il y a notamment une inquiétude qui revient souvent chez moi, qui est de devenir complètement aigrie. Comme ces personnes qui prennent leur pied en postant des commentaires haineux sur Internet. Comme ces personnes qui détestent tout le monde : les pauvres, les riches, les immigrés, les politiques… Comme ces personnes qui ne sourient jamais et répondent brutalement quand on leur adresse la parole.

Ce n’est pas du tout mon cas : si je ne connais pas, ou peu, quelqu’un, je préfère me taire que lui dire quelque chose de désagréable (c’est différent si je connais bien mon interlocuteur et que cette chose désagréable doit être dite pour ne pas venir nécroser notre relation). Je pense être sincèrement humaniste, je ne souhaite de mal à personne, pas même à mes ennemis (je n’en ai pas beaucoup, mais l’on m’a tout de même fait quelques crasses au cours de mon existence…). Et faute d’être bavarde, je suis plutôt affable et souriante.

Si je râle souvent en privé et les maudis parfois à leur insu, je reste, par exemple, (presque) toujours patiente, sympathique et pédagogue avec mes usagers au travail… et pourtant Dieu sait que je n’ai pas un rôle facile, jouant avec un point sensible et étant en première ligne pour recevoir toute une ribambelle de reproches. Je ne pourrais certes pas, sans risque de me faire épingler par ma hiérarchie du moins, être odieuse et insultante avec eux, mais je pourrais parfaitement être froide et rigoriste sans que l’on ne puisse rien me reprocher. Or j’essaie au contraire de rester la plus humaine possible (je me suis d’ailleurs lancé comme défi personnel d’humaniser l’administration : vaste programme !).

Mais on ne devient pas méchant sans raison, l’aigreur ne tombe pas sur nous à la naissance comme une mauvaise fée sur notre berceau. C’est la vie qui, nous jouant toute une série de mauvais tours, nous use comme les récifs sous la marée et finit par nous transformer en ces êtres malheureux et corrosifs qui répandent leur mal-être et leur fiel partout où ils passent. Et je bénis tous les jours le ciel de m’avoir assez épargnée pour que je ne sois pas usée à ce point.

Cela ne m’empêche pas de me sentir par moment sur le point de basculer. C’est d’ailleurs peut-être la réflexion que vous vous faites derrière votre écran, et d’autant plus si vous êtes de mes proches : que pour quelqu’un qui se décrit comme une personnalité positive, je pousse quand même beaucoup de coups de gueule et je ne dépeins pas vraiment ma vie et le monde dans lequel je vis sous un jour radieux.

Il est vrai que, si je ne suis pas vraiment à plaindre, je pense être passée par des phases et avoir vu des choses que tout le monde n’a pas vues ou connues. Et comme j’aime décidément beaucoup les défis, je me suis aussi donné pour mission de sensibiliser les gens à des réalités qu’ils connaissent parfois de façon lointaine, ou de lancer des pavés dans la mare pour faire bouger les idées reçues. Il y a trop de choses qui me révoltent ici-bas pour que je reste conciliante en toute circonstance.

Cette différence de perception entre mon moi social et mon moi intime vient peut-être aussi du fait que je suis quelqu’un qui a beaucoup besoin d’extérioriser ses frustrations (enfin, en réalité, je pense que tout le monde a besoin d’extérioriser ses frustrations… mais moi, en tout cas, je n’hésite pas à le faire). Alors non, ce n’est pas toujours joli, non, ce n’est pas toujours agréable et ça ne donne pas nécessairement de moi une image très reluisante. Mais je pense que justement, c’est ce qui me maintient à flot au quotidien, le fait de pouvoir mettre, dans l’intimité, des mots précis et réfléchis sur les problèmes que je rencontre, de ne pas rester dans une hypocrisie constante, vis-à-vis des autres et surtout vis-à-vis de moi-même.

D’autant plus qu’une part de ma personnalité joue probablement aussi un rôle dans ma tentation de l’aigreur. Depuis toute petite, par exemple, j’ai du mal à me réjouir pour les autres. Mon altruisme se borne à ne souhaiter de mal à personne. Je suis tout aussi incapable de souhaiter de mauvaises choses à quelqu’un que je n’aime pas (je suis toujours profondément choquée qu’on puisse le faire, d’ailleurs) que de souhaiter de bonnes choses (pour peu que je les désire aussi) à quelqu’un que j’aime.

Les réussites des autres me renvoient invariablement à mes échecs. Une augmentation me renvoie à mon petit salaire, une promotion à mon absence de carrière, l’achat d’une maison à mon appartement en location, les progrès d’un enfant aux (petites) faiblesses de mes filles, la réalisation d’un rêve à la stagnation des miens… J’ai une nature envieuse et je vis ces annonces comme autant de coups de poignard dans mon ego.

Et si je n’ai pas le réflexe de prendre du recul immédiatement pour les digérer et les remettre en perspective, je me sens devenir comme ces personnes qui m’effraient tellement : sombre, mauvaise et acide. Je me fends alors d’une petite remarque mesquine, que je regrette aussitôt, mais qui sur le coup apaise un peu mon sentiment d’injustice.

On dit souvent que les méchants sont jaloux : c’est sans doute vrai, et peut-être cela devrait-il provoquer en nous de la compassion pour ces méchants (et pas uniquement une pitié teintée de mépris comme c’est souvent le cas), car c’est réellement dur de voir les autres s’accomplir lorsqu’on a l’impression de rester sur le carreau. La jalousie est le stéréotype du sentiment anti-chrétien (« Tu ne convoiteras point la femme de ton prochain » etc. etc.), et en cela, elle est systématiquement dénoncée et raillée. Sans considération pour le fait que c’est un sentiment on-ne-peut-plus humain, et douloureux avant tout pour celui qui le ressent.

Pour ma part, j’essaie au moins d’être bienveillante envers moi-même quand je sens poindre cette envie dévastatrice. Je ne m’oblige pas à féliciter chaleureusement la personne si j’ai juste envie de hurler, je ne m’oblige pas non plus à continuer à la fréquenter si chacune de ses paroles me fait me sentir minable. Je ne la rends pas responsable de mon malaise, je ne la punis pas pour ça, j’essaie (j’essaie !) de ne rien lui dire de méchant (je vous jure que c’est dur quand on aime les bons mots et qu’on a l’habitude de les utiliser à fin de catharsis), mais surtout, je me pardonne et je me préserve. Et je crois que cela m’empêche aussi de sombrer définitivement dans l’aigreur.

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