Des angoisses sociales

Ça n’a rien d’un aveu surprenant, je le répète souvent : je n’aime pas les gens.

Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai. J’aime les gens avec qui il n’y a pas d’enjeu. J’aime ma famille. J’aime mes amis de longue date, à qui je peux envoyer un mail tous les six mois et avec qui ce sera toujours comme si on s’était vus hier. J’aime les inconnus (avec un petit i : je n’ai rien contre les Inconnus, mais je suis plutôt de la génération du Palmashow).

J’aime même passionnément les inconnus. Le mystère. La personne fantasmée. Les inconnus sont majoritairement adorables et bienveillants : allez poser une question à quelqu’un dans la rue, il y a de très grandes chances, dans la plupart des villes de France du moins, pour qu’il vous réponde avec un grand sourire et une réelle volonté de vous aider.

C’est peut-être d’ailleurs pour ça que j’aime plus généralement l’humanité. Pour la somme de jolies personnes qu’elle représente, visualisée en plan large, loin des divergences d’opinion, des brouilles et des rancœurs interpersonnelles qui se développent fatalement à partir du moment où deux humains commencent à avoir des relations soutenues (rien de sexuel) (enfin, chacun fait ce qu’il veut, mais pas que, du moins).

Une personne est rarement intrinsèquement mauvaise. Elle a, comme tout le monde, des défauts objectifs, mais ce sont surtout les autres qui, à partir de leur historique avec elle, émettent des avis subjectifs sur son bon ou son mauvais fond. Je me méfie toujours quand j’entends dire de quelqu’un qu’il est méchant et vicieux : j’essaie de me souvenir que ce n’est qu’un point de vue et qu’il y a sans doute d’autres personnes qui adorent cet individu, malgré ses défaut.

Car là où les choses se compliquent vraiment pour moi, c’est quand l’affect vient se mêler aux interactions.

Discuter avec ma famille de sang ou de cœur ne me perturbe pas : ces personnes me sont a priori acquises. Parler brièvement à quelqu’un que je ne reverrai jamais, ou très sporadiquement, non plus. D’ailleurs j’ai beau être timide, il y a certaines formes de timidité très répandues que je n’ai pas : s’il faut absolument aborder quelqu’un dans la rue pour obtenir une information, je ne tergiverse pas longtemps – je suis toujours étonnée de voir des gens théoriquement sociables hésiter de longues minutes pour initier cinq secondes de conversation sans lendemain.

Mais provoquer un dialogue en sachant que ce sera probablement le début d’une longue série avec le même interlocuteur, ça, j’ai beaucoup de mal. L’enjeu me tétanise. Comment ne pas être tétanisé quand on sait l’importance des premières impressions, à quelle vitesse on peut être rangé dans une petite case mentale pour ne plus jamais en sortir ?

À la pression qualitative s’ajoute la pression temporelle : on ne peut pas se tâter dix minutes à côté de quelqu’un avant de lui adresser la parole. Il faut donc à la fois dire quelque chose d’intelligent, et à la fois le dire vite, sous peine de voir s’installer un silence angoissant, criant au monde entier le malaise des protagonistes.

Alors bien sûr, l’on pourrait croire que ce genre de malaise est rare : si une personne sociable (type a priori majoritaire) rencontre une personne non-sociable (type a priori minoritaire), la personne sociable devrait réussir à faire son job de générateur à conversations. Ce n’est pas ce que je constate d’après mon expérience.

Si je ne sais pas bien faire du feu, au moins je sais parfaitement l’entretenir : autrement dit, quelqu’un qui commencerait à me parler d’une chose avec passion, fût-ce de la météo ou du contexte géopolitique, trouverait en moi une interlocutrice intéressée et réactive, soulagée en fait d’être libérée du poids du silence.

Mais j’ai surtout l’impression que globalement, auprès de moi, les personnes les plus bavardes deviennent d’un coup muettes. Sans doute sont-elles découragées par mon sourire crispé, dissimulant avec peine ma panique de ne jamais rien trouver à dire. Les personnes rompues à cet exercice acceptent probablement les blancs sans stress, ouvertes et disponibles, provoquant finalement par leur visage avenant le retour des badineries. Mais moi, si je n’y prends pas garde, je peux faire face à quelqu’un pendant une demi-heure sans que nous n’échangions un seul mot. Et au déplaisir de la rencontre manquée s’ajoute l’obsédante sensation d’être une pestiférée.

Cela remet un peu en cause pour moi l’assertion selon laquelle les humains sont naturellement sociables. Je vois plutôt la sociabilité comme une maladie récessive : pour qu’elle s’exprime, il faut que les deux individus en soient porteurs. Dans le cas contraire, c’est un gène plus primaire qui prédomine, celui de la méfiance instinctive envers l’autre. C’est ce qui explique selon moi cette ambivalence de certains entre camaraderie effrénée et silence embarrassé.

De mon côté, étant clairement handicapée socialement, j’ai dû mettre en place, comme tous les handicapés, des techniques de compensation. Même si c’est long, laborieux, artificiel, j’arrive souvent, au bout d’un moment, à déclencher des conversations. Et je trouve invariablement très paradoxal que ce soit moi la timide pathologique qui désamorce in fine cette situation d’asociabilité pesante pour tout le monde. Je pense en fait que les gens ne sont pas habitués à devoir faire des efforts pour ça, même si ça leur en demanderait beaucoup moins qu’à moi.

Cependant, puisque personne n’est au top vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il y a aussi des moments où j’échoue à socialiser. Soit que je me sente fatiguée, découragée, soit que j’aie laissé passer le délai raisonnable d’amorce de conversation (notion qui ne parle sûrement qu’à ceux qui, comme moi, entendent un compte à rebours assourdissant dans leur tête à partir du moment où ils se retrouvent dans une situation de convivialité). À ce stade, la personne en face a souvent fui vers un contexte plus favorable au déploiement de sa verve (avec un v à la fin, c’est important).

Et pire que de se retrouver en face d’une personne habituellement bavarde et actuellement silencieuse, il y a se retrouver seul au milieu d’une multitude de personnes échangeant gaiement entre elles avec l’impression de ne pas exister. Ou plutôt d’exister (car passer inaperçu serait trop facile !) mais de se trimbaler un énorme panneau avec écrit en lettres de feu : « Personne inadaptée socialement ».

On pourrait tout à fait accuser les autres d’être négligents et cruels avec nous, de ne pas voir qu’on est mal et de ne pas user de leur position de supériorité pour nous tirer de ce mauvais par avec une attention, une main tendue, quelques mots choisis. Mais je crois que c’est à chacun de se gérer soi-même et qu’à trop compter sur autrui, on ne récolte que des ennuis et des désillusions.

Je n’ai pas de solution pour éviter cela, si ce n’est anticiper. Non pas en slalomant habilement entre les interactions sociales (on tomberait alors dans ce qu’on appelle fort justement les stratégies d’évitement, qui sont bien commodes pour les phobiques, mais contre-productives dans le cadre de leur guérison) mais en se concentrant sur ses efforts de sociabilité, même si cela demande une énergie folle.

Et si par malheur, je me retrouve dans cette situation, cela fait quinze ans que j’applique le même remède : je pars. Je vais m’isoler un moment, si possible dehors, à l’air frais, et je reviens (ou pas) quand ça va mieux, quand j’ai l’impression de mieux respirer, d’avoir balancé mon panneau « Inadaptée sociale » dans le caniveau et retrouvé un semblant de contenance.

Ce n’est pas une méthode parfaite. Clairement, c’est balancer un panneau pour en récupérer un autre, très grand, avec inscrit en grosses lettres lumineuses : « WEIRDO ». Mais bizarrement, j’assume plus. Je préfère encore provoquer de l’incompréhension que de la pitié, et ça me fait du bien de reprendre le contrôle de la situation. Et puis, très prosaïquement, qui demanderait à un arachnophobe de rester dans une petite pièce fermée avec une araignée, à part un psy ou un sadique fini (les deux n’étant pas incompatibles) ?

Sur la question de la sociabilité, je suis fière de moi, fière du travail que j’ai abattu et du chemin que j’ai accompli. Oui, il y a toujours des erreurs de parcours, des remises en question, des régressions, mais globalement je vais dans le bon sens, à mon rythme, celui qui me convient. Et je crois que ma plus grosse victoire, si je n’arrive toujours pas à surmonter toutes mes peurs en société, c’est d’en avoir de moins en moins quelque chose à cirer du regard des autres.

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