Du cadeau de ta naissance

C’était le jeudi de l’Ascension. Nous étions à cette fête de village où tu devais danser avec ta classe. J’étais assise avec ta petite sœur sur un banc devant la scène, afin de garder des places à ta tante qui devait nous rejoindre et à ton papa qui attendait avec toi à côté de l’estrade. Le soleil tapait fort (j’y gagnerais d’ailleurs deux beaux coups de soleil !), nous mourions de chaud.

Ta tante est arrivée et le spectacle a commencé. Contrairement à ce qui nous avait été annoncé, ta classe ne passait pas en premier. Alors, tu devais encore attendre, réfugiée peureusement contre les jambes de ton père, et nous aussi.

Il avait déjà fallu déployer des trésors de rhétorique pour te faire venir car bien sûr, à cinq minutes de partir de la maison, tu n’avais plus envie. Mais nous nous étions engagés à t’emmener (il avait même fallu signer un mot dans le carnet de liaison !), et nous savions que tu avais beaucoup travaillé sur ta danse, alors il n’était pas question de faire machine arrière. « Ta maîtresse compte sur toi, tu vas voir tous tes amis, c’est normal d’avoir le trac, ça va être super, il va y avoir un goûter, oh et puis zut, tu n’as pas le choix ! »

Nous avons patiemment enduré les danses de trois groupes d’enfants desquels tu n’étais pas et, enfin, la classe de moyenne section de ton école a été annoncée au micro. Nous avons vu ta maîtresse monter sur scène pour installer le décor sommaire, puis les enfants se mettre en position. J’ai reconnu les copains que tu avais invités à ton anniversaire et qui étaient venus un après-midi emplir notre appartement de leurs cris. Je les ai nommés un par un à ta tante. Mais toi, tu n’étais pas là.

Les hauts-parleurs ont envoyé les premières notes de musique, celle que tu nous chantais à tue-tête en répétant tes pas de danse. Les autres enfants ont entamé leur chorégraphie. Mais toi, tu n’étais toujours pas là. Ta tante a suggéré que peut-être, tu monterais plus tard, mais je me doutais bien qu’à cet instant déjà, il n’y avait plus d’espoir de te voir danser.

Nous t’avons retrouvée après la danse, sous les arbres près de l’entrée, à l’écart de la fête et de tes camarades qui prenaient le goûter promis, toujours accrochée aux mollets paternels.

Ma colère s’est déjà portée sur ton père, qui n’avait pas osé signaler ta présence à la maîtresse négligente (elle avait une vingtaine d’enfants à gérer, et sans doute qu’un simple : « Eh, regardez, elle n’est pas montée ! » un peu sonore aurait suffi pour qu’elle se souvienne que tu étais là également). Ta timidité, tu la tiens beaucoup de moi, mais tu la tiens aussi de lui, que sa peur viscérale du regard des autres paralyse parfois en des circonstances bien plus graves que celle-ci. Toi tu ne disais rien, un peu vexée et honteuse d’avoir provoqué cette dispute.

Puis l’orage est passé, et puisque la fête avait pris un goût amer pour nous tous, nous sommes allés terminer l’après-midi chez ta grand-mère. Là tu t’es détendue, tu as ri, discuté, joué à la marchande et fait du vélo. Nous avons retrouvé la petite fille bavarde et enjouée que nous connaissions. Mais quand j’évoquais l’incident de la danse, tu te taisais subitement.

Le lendemain, je t’en ai reparlé (je suis une pugnace en matière de discussions enquiquinantes importantes). Je t’ai dit que bientôt, il y aurait le spectacle de l’école, que tu avais choisi de jouer la sorcière et que cette fois-ci, tu ne devrais pas te dérober. Qu’il faudrait que tu surmontes ta peur de monter sur scène, pour nous rendre fiers, et surtout, pour te rendre fière. Que tu ne pouvais pas encore avoir fait tout ce travail pour rien. Comme les fois précédentes, tu n’as rien répondu.

Et puis quelques minutes plus tard, tu es venue me voir. Tu t’es lovée dans mes bras et tu m’as avoué que tu ne voulais pas faire le spectacle de l’école. Que tu ne savais pas bien faire la voix de la sorcière. Et que pour la danse, tu ne connaissais pas bien la fin, que tes copains savaient mieux. Et pendant que tu m’expliquais tout ça, je revoyais les visages heureux et insouciants de tes camarades pendant la fête de village. Eux, aucune de ces inquiétudes ne paraissait les atteindre, tandis qu’ils enchaînaient leurs pas dans un joyeux bazar d’enfants turbulents.

Il ne me semble pas que nous te mettons la pression. Jamais nous ne te demandons de réaliser les choses parfaitement, toujours nous applaudissons tes réalisations, même imparfaites. Mais dans notre rapport au monde, je crois que l’hérédité joue une part non négligeable, et celle que nous t’avons transmise est bien lourde à porter.

Je reconnais en toi mon perfectionnisme à la limite de l’obsession et ma peur maladive de l’échec. Je reconnais aussi et surtout ce malaise en société, ce décalage, cette impression que tu n’es pas tout à fait une petite fille comme les autres. « Elle est spéciale », c’est ce que nous (nous) disons quand les autres explications ne suffisent plus.

Je me suis alors entendu te répondre par un discours un brin confus sur ta force, ton courage, pour affronter tes peurs et devenir celle que tu veux être. Je ne sais pas ce que tu en as compris du haut de tes 5 ans mais pendant tout ce temps, j’avais en tête la chanson de Jean-Jacques Goldman, « C’est ta chance ».

Oui, c’est un cadeau empoisonné que nous t’avons fait en te créant tels que nous sommes, mais je crois aussi que ça peut être une chance. « Toujours prouver deux fois plus que les autres assoupis d’évidence, ta puissance naîtra là. » Tu ne seras jamais tout à fait comme les autres, tu seras plus forte, plus courageuse, et ce que tu accompliras dans ta vie aura un goût bien plus intense que celui qu’il a chez les autres.

Je le sais, je l’ai vécu.

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