De la colère

Je l’ai déjà dit : j’ai vraiment deux facettes. Un moi social doux, calme et conciliant (qui m’a beaucoup servi à l’école et dans les différents métiers que j’ai exercés, toujours en contact du public), et un moi intime beaucoup plus impulsif, virulent et sans concessions. C’est ainsi que toute mon enfance, dans le cercle familial, j’ai été qualifiée de colérique.

J’ai toujours pensé que mes totems astrologiques, le lion et le dragon, ne devaient pas y être étrangers. Mais évidemment, si tous les enfants nés en août 88 étaient de petites bombes à retardement, ça se saurait sûrement. Disons que c’est une coïncidence notable.

On m’a souvent reproché ce mauvais caractère. À tel point que mon premier réflexe (enfin le second, une fois le calme revenu) lors d’une dispute est souvent de m’auto-accuser. Pour être précise, je vois toujours très bien les torts de l’autre (il n’est certes pas question de jouer les carpettes…), mais je me dis aussi que, comme d’habitude, j’ai dramatisé et je suis allée trop loin dans ma réaction.

J’ai conscience que cette tendance hargneuse et jusqu’au-boutiste peut être interprété comme une propension à la méchanceté.

Très tôt dans ma vie d’adulte, je me suis d’ailleurs entendu dire que j’étais méchante. Par mon père qui m’a chassée de la maison à 19 ans parce que je martyrisais ma belle-mère enceinte (ou parce que j’osais parfois la contredire, selon les versions…). Et peu après, à 20 ans, par une copine qui m’a écrit un long mail de rupture amicale en m’expliquant que je donnais bien le change au quotidien mais que j’étais fondamentalement mauvaise.

Il faut dire qu’effectivement, quelques jours auparavant, suite à une dispute, je lui avais fait une crasse qui m’a fait honte des années durant. Oh, rien d’exceptionnel non plus : sur le coup de la colère, je lui ai juste envoyé un SMS lui disant que j’avais discuté avec son amour de jeunesse, avec qui elle avait vécu une histoire compliquée et douloureuse et qui, par un malheureux hasard, se trouvait avec moi à la fac. Et, fourbement (je le reconnais !), j’ai ajouté qu’elle était très sympa (ce qui était vrai, au demeurant). Je l’ai immédiatement regretté et je le regrette toujours. Mais déduire de cette petite pique peu glorieuse que j’étais pourrie de l’intérieur, cela me semble encore aujourd’hui un peu exagéré.

(Pour la petite histoire, j’ai reçu ce mail à peine dix minutes après avoir rencontré pour la première fois celui avec qui j’allais me marier, faire deux enfants, et vivre onze ans d’amour – jusqu’à maintenant… J’ai donc eu heureusement bien d’autres choses à penser les jours qui ont suivi, même si je n’ai plus jamais reparlé à cette amie…)

C’est peut-être mon côté naïf (peut-on être un génie du mal qui s’ignore et naïf ? Naïf au point d’ignorer que l’on est un génie du mal ? Vous avez quatre heures…) mais je crois que la vraie méchanceté est rare. Des gens qui prennent leur pied à faire souffrir les autres ? Oui, il y a bien les psychopathes. Mais « psychopathe », ce n’est pas le mot issu du grec pour « vraiment très méchant », mais bien pour « malade mental ». Les gens normaux ont généralement des raisons pour faire le mal.

Moi-même qui suis pourtant contre toute forme de violence, y compris envers les animaux, y compris envers les insectes, je me suis découvert récemment une passion pour l’extermination massive des pucerons qui menaçaient mes plantations, selon l’adage bien connu que la fin justifie les moyens. Il est vrai que j’y prends parfois un certain plaisir sadique, mais si c’était la seule raison, c’est un plaisir auquel je renoncerais facilement pour être en paix avec ma conscience (malheureusement, je tiens trop à mes courgettes). L’ignorance, la peur, voire le délire paranoïaque justifient pareillement, chez d’autres personnes, des actes bien plus condamnables (cela dit je ne sais pas comment dans cent ans on jugera le meurtre de pucerons… heureusement, je ne serai plus là pour le voir… ou il y aura prescription…).

Et la colère, donc.

La colère amène aussi les êtres humains à faire un tas de mauvaises actions, comme on l’a vu. C’est donc logiquement un sentiment qu’on essaie le plus possible d’éliminer en société, où la maîtrise de soi doit être la règle pour garder des relations cordiales. Ce serait dommage de se fâcher avec quelqu’un qui pourrait nous servir, ne serait-ce que pour ne pas vivre seul (c’est quand votre sœur policière vous raconte ce qu’elle découvre dans des appartements fermés depuis six mois que vous réalisez à quel point c’est important, de ne pas vivre seul…).

De là, il est quand même intéressant de se demander à quoi sert la colère. À rien ? La réponse est trop facile et forcément inexacte : un ressenti partagé quasi quotidiennement (à des degrés divers bien sûr) par la quasi totalité de l’humanité ne peut pas être inutile.

La colère, à bien y réfléchir, c’est d’abord notre réaction devant la bêtise, l’injustice, le crime… C’est la montée d’adrénaline qui nous pousse à agir, à nous dépasser pour faire cesser la situation qui l’a provoquée. Est-ce que quelqu’un qui serait invariablement placide arriverait aussi efficacement à faire valoir ses droit ou ceux des autres ? Peut-on en vouloir à quelqu’un de se mettre en colère pour défendre un proche en mauvaise posture ? La frontière entre péché mortel et pieuse résolution serait-elle à ce point poreuse ?

Il est vrai que toutes les colères ne sont pas faites pour être exprimées directement. Expliquer à notre chef qu’il aurait dû nous augmenter plutôt que Josiane qui n’en a pas branlé une de l’année et lui balancer de but en blanc que c’est un incompétent, c’est aussi vain que périlleux pour notre avenir professionnel. Cependant, je crois que toutes les colères doivent trouver un mode d’expression.

D’une part, parce que la colère non évacuée ne disparaît pas comme par magie. Elle reste au fond de soi avec toutes les autres frustrations jadis ravalées et s’immisce insidieusement dans tous les actes et les paroles qui vont suivre. Et à tout prendre, il me semble que je préfère être sanguine qu’aigrie.

D’autre part, parce que comme je le disais, la colère est force de changement. L’exprimer, c’est pouvoir observer cette impulsion en face, la peser, la jauger, prendre des avis, éventuellement changer le sien… ou passer à l’acte, soutenu par l’indignation d’autrui.

La société, c’est l’ordre. Rien d’étonnant à ce qu’elle s’insurge de ces appels à la rébellion. Mais nous individus, nous sommes la somme de nos décisions. Nous nous construisons par contraste aux autres, nous sommes ce qu’ils ne sont pas. La colère, c’est notre moteur.

Alors c’est vrai, elle est rarement jolie, cette colère. Elle implique souvent des éclats de voix, des mots violents, des gestes brusques. Une colère polie, ce n’est plus de la colère, c’est de la contrariété. La colère, c’est l’étape juste avant la rage, ça a déjà quelque chose de dévastateur.

Évidemment, ce n’est pas agréable, quand on en est l’objet ou quand on en est témoin direct, d’être pris au milieu de cette tempête. Pour autant, cela fait partie de la vie. La condamner, c’est nier aux autres la possibilité d’exprimer leurs sentiments. Et l’expression d’un sentiment négatif à la suite d’une émotion forte ne définit pas une personne comme malveillante, encore moins comme toxique. On peut être chamboulé, on peut être blessé, on peut remettre en cause le caractère ou l’éducation de la personne, mais cataloguer quelqu’un sur la base d’une parole de colère, je pense que c’est abusif.

D’ailleurs n’est-ce pas, finalement, aussi une réaction de colère que de vouer le fautif au gémonies et de le bannir définitivement de nos bonnes fréquentations ? L’être humain est excessif, et ses excès s’expriment de multiples façons. Le tout est de réussir à faire le distinguo, au moment de choisir notre entourage, entre les pulsions éphémères et le fond de l’âme…

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