De la canicule

J’aime l’été. Dans ma folle jeunesse, je le jure, j’ai essayé d’aimer des saisons plus cools, plus originales. L’automne (romantique), l’hiver (majestueux), le printemps (bucolique)… Mais rien n’y fait, si je sonde le fond de mon cœur, l’été remporte toujours tous les suffrages.

Je suis une fille de l’été, je suis née en août, le mois le plus chaud de l’année, et c’est sous le soleil que je me sens le mieux. Invariablement, quand l’été arrive et, avec lui, les longues journées, les vêtements légers, les chaudes soirées, je me demande comment j’ai pu survivre aux mois d’hiver. Tout cela me semble essentiel à ma vie.

J’ai d’ailleurs toujours un peu de mal à comprendre les gens qui n’ont pas l’été pour saison préférée. Un peu comme les gens qui veulent beaucoup d’enfants (après en avoir déjà eu un ou deux évidemment, car avant, on peut toujours accuser l’ignorance). Pourquoi ? Quel est leur problème ? Aiment-ils la vie ? Tant de questions, si peu de réponses… (Tout ceci est évidemment à prendre au second degré. Enfin, si, j’ai du mal à comprendre, comme il est difficile de comprendre tous les choix qui ne sont pas les nôtres, mais à part ça, chacun sa route, chacun son chemin et passe le message à ton voisin…)

J’aime l’été, et je peux même dire que j’aime la canicule.

Bon, je ne suis pas folle : l’atmosphère confinée, le manque d’air, la peau moite, l’impression de griller comme un jambon à la broche quand on met un pied dehors et de se liquéfier quand on entre dans sa voiture restée malencontreusement au soleil, je n’aime pas.

Mais j’aime la sensation de l’eau sur la peau quand on se douche ou que l’on organise des jeux d’eau (ou les deux à la fois), l’effet des boissons fraîches sur le corps, les repas froids aux allures de pique-nique, les enfants qui se promènent en couche ou en culotte, ce moment dans la soirée où l’on ouvre enfin les fenêtres en grand pour faire rentrer l’air à flot, les soirées dehors qui peuvent durer jusqu’à très tard, les étreintes intimes avec des peaux tellement luisantes que l’on se croirait dans un film porno, les nuits passées presque nus, sans couverture, fenêtres ouvertes, et même toutes ces journées réfugiés dans la maison aux volets fermés, l’impression de jouer à cache-cache avec le soleil…

Évidemment, si cela devait durer plusieurs semaines, ce serait compliqué à vivre (d’ailleurs, si j’adore l’été, je ne pourrais pas déménager dans un endroit où il ferait tout le temps aussi chaud), mais de façon exceptionnelle, c’est ludique, ça change du quotidien. Et puis, ça donne un sujet de conversation avec les gens. On compare les températures, on s’échange des techniques de survie : la canicule, ça rapproche (mais pas physiquement, parce que quand même, on colle, on pue et on a trop chaud).

Surtout, je me dis que je préfère infiniment ces quelques jours torrides aux longs mois d’hiver glacés où l’on grelotte même chez soi parce qu’EDF considère que chauffer sa maison à plus de 18°C, c’est vivre dans le luxe et qu’on doit en payer le prix…

Reste que, quand le soir arrive et que, les pieds sur la terrasse brûlante, on savoure l’air frais qui afflue enfin, vient aussi le moment des questions existentielles.

Je ne suis pas scientifique, encore moins climatologue, mais je dois dire que je suis assez sceptique face à la marotte actuelle qui consiste à accuser le dérèglement climatique à chaque manifestation météorologique un peu extrême : qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, qu’il grêle, qu’il fasse trop chaud, trop froid, trop tiède, c’est toujours de notre faute.

J’ai l’impression de m’entendre accuser mon stérilet (hormonal) (je le précise car je vois déjà les boucliers se dresser pour m’expliquer que le stérilet au cuivre est tout à fait inoffensif) (ce dont je ne suis personnellement pas persuadée non plus, mais bon au moins la supposée nocivité des hormones met tout le monde d’accord) à chaque fois que mon corps me joue des tours (le fait que mon corps m’ait déjà joué des tours alors que je n’avais aucune contraception n’entrant évidemment pas en ligne de compte) (oui, j’aime bien les parenthèses… et toi, tu aimes les parenthèses ?).

Bref, je ne me risquerai pas à affirmer que l’épisode de canicule que l’on a subi il y a quelques jours est dû à l’activité humaine, même si sa longueur et son intensité me semblent assez inédits. Pour autant, je sais bien que la planète se réchauffe à vitesse grand V, et ces phénomènes exceptionnels ont le mérite de nous encourager à y réfléchir.

Quand je suis sur ma terrasse, les pieds sur le sol brûlant et le visage offert au vent, mon regard se promène sur mon décor quotidien et je réalise à quel point notre mode de vie risque de changer dans les années à venir. Que restera-t-il de nos orgies de plastique multicolore dans dix ans ? De nos technologies à la pointe du progrès ? De notre insouciance lorsque nous achetons quelque chose pour la simple raison que cela nous plaît ?

J’appelle de mes vœux la révolution écologique, je me lamente de l’inaction gouvernementale, mais j’ai aussi l’espoir fou que de grandes décisions soient en train d’être prises dans notre dos, au cours de toutes ces réunions pour le climat qui se tiennent actuellement et dont les médias ne nous retranscrivent presque rien. Pour le dire autrement, j’ai l’espoir fou que notre monde actuel soit en voie de disparition.

Et en même temps cela me donne le vertige d’imaginer le monde de demain, durable, sérieux et responsable, à l’opposé du nôtre, un monde où le bien commun surpassera la satisfaction de faire ce qu’on veut parce qu’on le peut. Exit l’étiquette du paquet de mouchoirs que je triture en écrivant, exit la poupée Ariel qui me fixe de ses grands yeux bleus sous ses cheveux rouge fluo, exit mon ordinateur et mon portable, aux composants polluants et à l’obsolescence programmée. Dans un monde idéal, tout ce que nous connaissons n’existera plus.

Il n’y a évidemment rien à regretter, nous nous sommes passés de tout cela pendant des milliers d’années et nous pourrons à nouveau vivre sans. D’ailleurs, nos grands-parents aussi ont vu disparaître leur monde : ils ont vu les supermarchés sortir de terre, la technologie entrer dans tous les foyers, la ville manger peu à peu la campagne, et ils y ont survécu (l’écosystème un peu moins).

Le caractère remarquable de ce qui nous attend, c’est l’impression de retour en arrière : le temps n’a pas pour habitude de détricoter son oeuvre. Et puis, il y a ce côté prévisible de la chose : je ne pense pas que nos grands-parents aient anticipé la mutation de leur monde, dans la mesure où elle a résulté de très nombreuses et très rapides innovations, alors que nous pouvons déjà entrevoir à quoi ressemblera notre futur à travers les initiatives qui fleurissent ça et là.

Et il sera beau, ce nouveau quotidien, il sera plus sobre, plus sain, plus vrai. Nous aurons fait marche arrière, mais je ne doute pas que nous saurons trouver d’autres sources de plaisir et d’autres voies d’évolution. Il n’y a qu’à voir, à plus petite échelle, comment vivent les personnes qui ne mangent plus de viande : contrairement aux idées reçues, il n’y a pas moins déprimé que les végétariens, qui réinventent la cuisine chaque jour, explorent des options gustatives méconnues, piochent allègrement des recettes dans la gastronomie internationale et avalent chaque bouchée en se réjouissant qu’elle n’ait fait souffrir aucun être sensible. Dans quelques années, la sueur de nos efforts écologiques aura certainement la même saveur.

Cependant, les pieds brûlants et les joues rafraîchies, je ne peux m’empêcher de ressentir une forme de tristesse et de nostalgie anticipée à l’idée de quitter le monde dans lequel j’ai grandi et commencé à élever mes enfants. Ce monde imparfait mais confortable où les joies simples avaient une odeur de pétrole chaud et un goût de chocolat reconstitué…

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