Des satisfactions des condamnés

Ma grand-mère a 93 ans. (En vérité, je ne sais jamais quel âge à ma grand-mère, mais comme elle a eu la bonne idée de naître à quelques jours d’écart de la reine d’Angleterre – ou plutôt comme la reine d’Angleterre a eu la bonne idée de naître à quelques jours d’écart de ma grand-mère, chronologiquement – et que la reine d’Angleterre a un article Wikipédia qui lui est consacré – pas ma grand-mère, si vous en doutiez -, je peux assez facilement retrouver son âge.)

Ma grand-mère a 93 ans, donc, c’est mon dernier grand-parent vivant et elle vient d’entrer en maison de retraite. Depuis quelques mois, elle avait sérieusement perdu en autonomie, jusqu’à oublier régulièrement de se faire à manger. Non pas qu’elle soit sénile : pour son âge, au contraire, on peut dire qu’elle se porte remarquablement bien. Mais le fait est que nous la sentons inéluctablement décliner et qu’elle vit sans doute ses dernières années avec nous.

(Ma grand-mère avait une pince à sucre de ce genre – mais moins flippante dans mon souvenir – qui a fait le bonheur des enfants de passage sur plusieurs générations…)

Et je dois dire que d’une certaine façon, je l’envie.

N’allez pas croire que je désire mourir prématurément. Au contraire, je serais terriblement frustrée de devoir mourir maintenant, alors que mes enfants ne sont pas élevés, alors que je n’ai pas atteint une bonne partie des objectifs de vie que je m’étais fixés. J’ai plutôt l’impression que le temps me manquera pour réaliser tout ce qui me tient à cœur.

D’ailleurs, à 93 ans, a-t-on fait forcément tout ce que l’on voulait faire ? Probablement pas. Les personnes âgées conçoivent-elles des regrets pour tous les rêves avortés de leur vie ? Sans doute. Mais je me dis qu’il doit y avoir quelque chose d’assez apaisant dans l’idée d’être arrivé au bout de son existence et de ne plus pouvoir y changer grand-chose.

En effet, ce n’est plus ma grand-mère qui écrira un roman, avec ses yeux diminués et ses mains qui tremblent. Ce n’est plus ma grand-mère qui entrera au Sénat (malgré la moyenne d’âge élevée de la chambrée), avec ses idées vagabondes et sa mémoire qui flanche. Ce n’est plus ma grand-mère qui ira manifester dans les rues pour changer le monde, avec sa fatigue chronique et sa démarche hésitante.

Il n’y a plus, lorsque la fin n’est plus très loin et a déjà commencé à croquer notre capital vitalité, qu’à faire le bilan de sa vie. Et je crois que ma grand-mère a eu une bonne vie.

Bien sûr, elle a connu la guerre et son cortège d’horreurs, et sans doute a-t-elle vécu des drames dont je n’ai pas idée. Mais elle a aussi eu un quotidien confortable, avec un mari qu’elle a épousé par amour et qui, sans être idéal, n’était au moins pas trop mauvais. Elle a eu trois fils en bonne santé, neuf petits-enfants soudés et cinq arrière-petits-enfants à ce jour, qui tous l’aiment sincèrement, prennent de ses nouvelles régulièrement et viennent la voir ponctuellement. Elle a été conseillère municipale et a même fondé une association pour que les femmes occupant cette fonction, rares à l’époque, puissent communiquer et s’entraider, petite association départementale devenue nationale, pour laquelle il lui a été remis un prix honorifique le jour du baptême de ma seconde fille.

Évidemment, ma grand-mère n’a jamais rien fait (à ma connaissance !) pour la cause animale ou contre le réchauffement climatique, mais ce n’étaient pas des combats de son temps et ce n’est certes pas aujourd’hui qu’elle va aller réclamer un repas végétarien à la cantine de l’EHPAD. Je pense qu’elle mourra la conscience tranquille, convaincue d’être une bonne personne (ce qui est subjectivement le cas), heureuse de ce qu’elle a accompli sur cette terre et sereine pour l’avenir de sa descendance.

Je sais bien que tout le monde n’a pas la chance de ma grand-mère. Il y a des gens qui s’apprêtent à mourir seuls, après une vie obscure, laborieuse et usante, en regrettant une foultitude de mauvais choix. Malgré tout, je maintiens qu’il doit y avoir quelque chose de satisfaisant pour eux dans l’idée que bientôt, plus aucune des turpitudes de ce monde ne sera leur problème.

Pouvons-nous en dire autant, nous qui avons encore tout à prouver ? Nous qui élevons nos enfants en nous demandant si nous faisons vraiment ce qu’il faut pour qu’ils soient heureux. Nous qui voyons le temps filer entre nos doigts au rythme endiablé de l’auto-boulot-dodo en nous demandant ce que nous laisserons au monde. Nous qui essayons maladroitement d’être écolos en nous demandant si dans trente ans, il restera assez de terre habitable pour accueillir nos propres petits-enfants.

Parfois, je me sens écrasée par tous ces enjeux qui pèsent sur moi. Tout ce à quoi je crois est susceptible de s’écrouler sans prévenir. Tout ce que j’aime, je peux le perdre du jour au lendemain. Tout ce que je fais peut avoir des conséquences que je ne maîtrise pas totalement. Et toujours, je sens la petite fille que j’étais autrefois poser sur moi un regard sévère en tapotant sa montre Flik Flak, comme pour me rappeler que je tarde à tenir les promesses que je lui ai faites.

Ma vie ne s’écoule pas paisiblement dans un petit établissement du sud de la France, elle est encore pleine de remous, de tempêtes ou, à l’inverse, de rageants épisodes de surplace, il faut encore la prendre à bras-le-corps pour la faire avancer dans la bonne direction, sans certitude d’arriver à bon port. C’est passionnant, oui, mais c’est aussi angoissant.

Je ne suis pas le genre de personne qui s’exclame : « Oh non, c’est déjà terminé ! » à la fin d’un livre ou (pire) d’une série de livres que j’ai adoré(e). Au contraire : à peine ai-je commencé un ouvrage que je me languis déjà d’arriver à sa conclusion. Ce n’est pas vraiment de l’impatience (quoique peut-être aussi !), c’est plutôt que je me sens plus légère si je sais comment les choses vont se goupiller, si les héros vont bien s’en sortir – ou non. Il n’y a rien que je trouve plus agaçant qu’une histoire dont la fin est lointaine et incertaine (G.R.R. Martin si tu m’entends…).

Alors bien sûr, s’agissant de ma vie, je prends la chose avec philosophie : je profite des beaux instants, je savoure les plaisirs qu’elle m’offre, je me réjouis de toutes les possibilités qui restent ouvertes à moi, de tous ces ailleurs qui sont encore à explorer.

Il n’empêche que je ne me sentirai pas pleinement rassurée avant que l’épée de Damoclès qui plane au-dessus de ma tête soit allée voir ailleurs si j’y suis et que j’aie la certitude, à la vue des quelques grains restants dans mon sablier, que tout finira bien pour moi et pour ceux que j’aime.

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