Des épaules solides

S’il y a quelque chose dont je me sens redevable envers mes parents, et surtout envers ma mère, c’est ma bonne éducation.

Ne vous y trompez pas : je trouve que mes parents m’ont élevée de façon épouvantable. Encore aujourd’hui, quand j’entends ma mère parler à mes filles, j’ai parfois des frissons.

Nous avons des principes d’éducation aux antipodes : ma mère (qui par ailleurs gâte énormément mes filles et les adore – et c’est réciproque !) use sans complexe de chantage, manipulation et menaces, tandis que j’essaie d’être franche, honnête et magnanime avec mes enfants. Je n’ai (quasi) aucun souvenir de moment de tendresse avec mes parents, alors que mes filles sont sans arrêt sur moi (au sens propre). Et je valorise leurs efforts et réalisations dès que je peux quand l’éducation de mes parents a toujours reposé sur la dévalorisation systématique (pour nous pousser à nous dépasser, je suppose).

Je regrette (ou pas ?) de ne plus être dans la mouvance de l’éducation bienveillante, mais quand j’ai des flash backs de ce qu’a été notre enfance, je réalise que si, de mon côté, j’ai toujours été hyper bienveillante envers mes enfants. C’est vrai que je craque parfois souvent, qu’exaspérée, je perds une bonne dose de mon self control et que ça dégénère en cris et en “file te calmer dans ta chambre !”. Mais le fond de ma personne est bienveillante parce que ces crises passagères ne m’empêchent pas de veiller toujours à ce que mes filles se construisent une bonne estime d’elles-mêmes tout en se sentant soutenues et aimées. 

Je ne me suis jamais caché de vouloir faire exactement l’inverse de ce qui avait été fait avec moi et c’est un bon repère éducatif, mieux que les méthodes Filliozat et autres Gueguen : en toute chose, prendre la direction absolument opposée de celle qu’ont prise mes parents.

Alors où est-ce que je veux en venir, à dire tout et son contraire ? 

A ceci : même si la méthode était éminemment discutable, mes parents (et encore une fois, surtout ma mère) m’ont transmis des valeurs importantes, si ce n’est fondamentales. 

Ils m’ont appris que je ne valais pas mieux que les autres et qu’il était ridicule de me mettre en avant. Encore aujourd’hui (même si ce n’est sans doute pas bien vu à l’époque du self love etc.), c’est un défaut que je ne supporte pas. Je déteste les gens qui savent tout mieux que tout le monde et sont sans cesse dans l’auto-congratulation. C’est compulsif : moi qui suis non violente, j’ai envie de leur mettre des claques. Ça me paraît égocentrique et même égoïste, car à faire sans cesse l’éloge de soi-même, on choisit d’ignorer que ceux qui galèrent vont se sentir encore plus minables. Je veux bien me féliciter occasionnellement de ce que je fais bien, mais sans jamais négliger de regarder en face ce que je fais mal et de communiquer dessus également. 

Ils m’ont appris aussi que le monde ne me devait rien et que rien ne me serait jamais acquis. Cela m’aide à ne pas sombrer bêtement dans un délire de persécution quand les choses ne vont pas comme je veux en accusant les gens autour de moi d’être responsables de mon malheur. J’essaie, autant que possible, de me demander, dans un premier temps, si ce n’est pas moi qui ai un problème ou si je ne suis pas au moins une partie du problème (spoiler alert : c’est souvent le cas). Là encore, j’ai beaucoup de mal à supporter les personnes incapables de faire ce travail de décentration pour prendre leur part de responsabilité dans ce qui leur arrive. 

Ils m’ont appris qu’il était important de travailler dur et que l’on n’avait rien sans rien. Ils ne m’ont pas appris à lire précocément, ne me faisaient pas faire d’expériences scientifiques le week-end, ni de calculs en faisant des gâteaux, nous avons rapidement dû être autonomes pour faire nos devoirs. Mais ils mettaient à notre disposition des livres documentaires, nous faisaient faire des cahiers de vacances et commentaient sévèrement chacune de nos notes. Ainsi nos réussites et nos échecs n’étaient (presque) que de notre fait et, dans ma vie d’adulte, je n’ai jamais eu de difficultés à donner le meilleur de moi-même par la seule force de ma volonté, sans avoir besoin d’encouragements ou de félicitations. 

Ils m’ont appris qu’on ne devait pas fuir devant ce qui nous faisait peur. Ils m’ont fait prendre des cours de natation alors que je pensais ne jamais savoir nager, et des cours de ski alors que je détestais ça. Ils ne m’ont jamais fait de dispense de complaisance pour les cours d’EPS. Ils m’ont inscrite à des ateliers de théâtre pour tempérer ma timidité et envoyée faire mes courses seule quand la foule m’effrayait. Je suis allée en colonie de vacances dès mes 7 ans et une semaine dans une maison de vacances à 200 km de chez eux en autonomie avec des amies dès la fin de 3ème. La peur, que ce soit la leur ou la mienne, n’a jamais été un facteur pour déterminer le bien-fondé d’une action.

Mes parents n’étaient pas parfaits mais leurs choix éducatifs, leurs raccourcis voire leurs erreurs ont contribué à faire de moi la bonne personne que je suis aujourd’hui (du moins ce qui correspond à ma propre définition d’une bonne personne). Ils m’ont permis d’avoir les épaules solides qui m’aident encore maintenant à affronter les épreuves qui se mettent régulièrement en travers de mon chemin.

Il y a longtemps, j’avais écrit un article micro-polémique (le genre d’articles où tu te dis : “oh la la c’est polémique ça”, et en fait, pas vraiment) qui s’intitulait “Je ne veux pas le meilleur pour mon enfant”.

En ces jours particuliers où l’on répète à longueur de réseaux sociaux que “chacun fait ce qu’il veut, pas de jugement” tout développant abondamment ses scrupules de bonne mère qui ne veut pas faire courir de risques à ses enfants, voire en précisant : “quand j’ai annoncé au maître que les enfants ne reprendraient pas, il m’a dit merci avec des trémolos dans la voix” (lu pour de vrai, et même plusieurs fois…) (mais chacun fait ce qu’il veut, pas de jugement !) (à ce propos, je trouve quand même utile de rappeler que les enseignants, comme les médecins, sont des êtres humains, qu’ils ont leurs propres peurs et leur propre avis, et que tout ce qu’ils disent ne doit pas être pris pour parole d’évangile), cet article résonne à nouveau en moi.

(Je ne m’étendrai pas sur le fait que cette histoire d’école à la carte va encore contribuer à creuser les écarts entre – grossièrement, bien sûr il y a des tas d’exceptions ! – les riches pouvant télétravailler, avec éventuellement une mère au foyer par choix, qui continueront à prodiguer une instruction personnalisée et exigeante à leurs enfants, les classes moyennes dont la présence sera requise au travail et qui mettront leurs enfants à l’école où ils recevront une instruction normalisée et similaire pour tous, et les précaires à temps partiel ou au chômage, avec éventuellement une mère au foyer par tradition – à toutes fins utiles et pour qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, je précise que dans la culture française aussi, les mères pauvres sont traditionnellement au foyer… – qui continueront à prodiguer une instruction irrégulière et lacunaire aux enfants… Mais voilà, c’est dit.)

Parfois, à mon sens, le meilleur pour ses enfants n’est pas le meilleur pour ses enfants. 

Je m’explique : si je laisse mes enfants jouer pieds nus dans les flaques de pluie (pas non plus en plein hiver, hein), ce n’est clairement pas le mieux pour leur santé et nombre de personnes vont s’en offusquer. Pourtant, je considère que le gain surpasse le risque. Parce qu’en faisant ça, mes enfants vont développer le plaisir de ressentir par les pieds (qui est personnellement un des grands plaisirs de ma vie), ils vont apprendre à ne pas craindre l’eau froide et se renforcer physiquement, ils vont aussi et enfin graver dans leur mémoire des souvenirs d’enfance libre et joyeuse qui leur seront précieux toute leur vie. 

De la même façon, si j’envoie mes enfants à l’école en temps de pandémie, oui, il y a un risque sanitaire, voire un risque de mal-être dû à toutes les nouvelles règles qu’il faudra appliquer, mais à mon sens l’apprentissage global est supérieur. Ils vont voir leurs amis et avoir de vraies séances avec leur maîtresse qui est quand même un peu plus au point niveau pédagogie (c’est son métier) que Papa et Maman. Ils vont apprendre que l’école est importante et pas facultative (nous n’avons pas fait le choix de l’IEF, nous avons donc choisi de faire confiance à l’Education Nationale) et que le travail de leurs parents est important aussi. Ils vont surtout intégrer qu’on peut vivre une situation inhabituelle et angoissante et s’y adapter.

En laissant mes enfants jouer librement au lieu de leur proposer une activité, je les autorise à développer leur imagination, je les encourage à prendre des initiatives et les valide comme aussi, et peut-être même plus importantes que ce qui vient de moi. Pareillement, je souhaite leur donner l’opportunité d’avoir peur et de la vaincre, de rencontrer des obstacles et de les surmonter, de se rendre compte qu’ils sont forts et capables.

Nous ne sommes pas à risques et les enfants développent très rarement des formes graves de la maladie (je crois qu’on a assez de recul fiable à présent pour le dire), sans compter toutes les précautions sanitaires qui seront prises. Le danger concret est à mon sens mesuré, et la portée symbolique du geste, immense.

Est-ce que mes choix éducatifs nuiront à mes enfants ? Certainement, d’une façon. Le fait qu’au quotidien, je ne les pousse pas à fond dans toutes leurs capacités cognitives fera peut-être qu’au moment de choisir un métier, ils ne se dirigeront pas vers les filières les plus prestigieuses et gagneront moins bien leur vie que ce qui était à leur portée étant donné leurs dispositions intellectuelles. Peut-être, d’ailleurs, que tous ces enfants qui pendant six mois auront été pris en charge individuellement par des parents super impliqués deviendront l’élite intellectuelle de la nation, tandis que les miens (s’ils survivent au COVID et au traumatisme de devoir rester assis sur leur chaise sans papouiller leurs copains) seront de parfaits représentants de la classe moyenne, au salaire et aux aspirations médiocres.

Mais à mon sens, ils auront surtout acquis une belle panoplie de ressources pour bien vivre leur vie dans toutes les situations, et dans ce monde si difficile, c’est pour moi la priorité. 

Ce n’est pas un non-choix par facilité, c’est un vrai choix idéologique (qui arrange bien mon goût pour la facilité, j’avoue). Je me dis souvent qu’au fond, j’ai deux seules vraies références éducationnelles : Rousseau et Sparte. En cela, je ressemble beaucoup à mes parents et je leur en suis reconnaissante parce que ma force, mon indépendance d’esprit et ma capacité de résilience sont aujourd’hui mes meilleurs atouts. 

Je ne dis pas que les enfants qui n’iront pas à l’école cette semaine sont condamnés à devenir de petites choses faibles et souffreteuses, je dis juste qu’ils ne tireront pas les mêmes enseignements de cette crise. Ce n’est ni bien ni mal, ça remet juste un peu (je crois) les choses en perspective, au moment où l’on nous explique que chacun fait comme il veut mais que quand même, les pauvres petits qui devront y aller… Ces pauvres petits sont les adultes de demain, des adultes qui se seront construits à partir de plein d’expériences différentes, et celle-ci en fera partie.