Du ras-le-bol éducatif

Vous l’avez peut-être remarqué si vous suivez un peu ce blog (il me semble qu’il faudrait être aveugle pour ne pas le remarquer) (ou juste pas très attentif, ce que je peux vous pardonner aisément), on ne peut pas dire que je traverse une phase très optimiste de ma maternité.

Si j’avais été sur un blog « normal », j’aurais pu écrire en titre : « Pourquoi j’ai arrêté d’être bienveillante », comme d’autres écrivent des articles choc « Pourquoi j’ai arrêté d’être vegan » ou « Pourquoi j’ai arrêté d’être écolo pour me la péter dans un gros 4×4 qui pollue un max ». Ça aurait sans doute attiré le chaland de façon plus certaine, mais enfin, comme nous sommes entre personnes civilisées (et surtout comme j’ai un format de titre fixe), je vais me dire que vous n’avez pas besoin d’un titre ultra vendeur pour me lire si vous en avez envie.

Sans doute que ce point de vue va décevoir certaines personnes qui m’apprécient justement parce que je me suis toujours positionnée du côté de l’éducation bienveillante (je n’utilise volontairement pas les termes « éducation positive » ou « en conscience », qui ne se disaient pas « de mon temps »). Mais il me semble important aussi d’être honnête avec vous. Et puis c’est un cheminement que, je crois, on lit assez peu, les parents ayant plutôt tendance à raconter comment ils sont devenus bienveillants que le contraire.

Reprenons donc depuis le début, il y a plus de six ans de cela. À l’époque, je ne suis pas enceinte, mais je désire ardemment devenir mère et je découvre le courant de l’éducation bienveillante, qui me parle énormément.

En effet, j’ai été beaucoup marquée par le fait que mes parents et en particulier ma mère, criaient beaucoup quand j’étais enfant, ce qui me semblait, avec du recul, une façon épouvantable d’élever des enfants (je mettais volontairement de côté le fait que je criais beaucoup aussi étant enfant, ou plutôt je le mettais complaisamment sur le dos de mes parents qui m’avaient élevée ainsi).

Autre élément déterminant dans ma construction de future mère : j’ai pris conscience à l’adolescence que certaines de mes amies n’avaient jamais été frappées par leurs parents. Pas une claque, pas une fessée (ou tout au plus une isolée, un jour de très grosse bêtise), nada. Pour ma part, je ne dirais pas que j’ai été battue, pas du tout, mais mes parents ont quand même eu souvent la main un peu leste avec nous.

En mettant le pied dans l’éducation bienveillante, j’ai enfin intégré des préceptes primordiaux, comme penser à toujours valoriser son enfant (ce qui m’avait aussi cruellement manqué durant ma propre enfance) ou ne jamais le considérer comme un dangereux manipulateur mais comme un être humain en pleine construction.

Quand j’ai eu ma première fille, je me suis appliquée autant que possible à vivre en accord avec ces principes. Je l’ai nourrie à la demande jusqu’à ses 18 mois, j’ai dormi quotidiennement avec elle pendant plus de deux ans, je ne l’ai jamais punie, évidemment jamais frappée, j’ai essayé de répondre à tous ses besoins avec patience et diligence.

Bien sûr, il y a eu quelques ratés. Crier, par exemple, bien que ça ait été ma porte d’entrée dans l’éducation bienveillante, je n’ai jamais réussi à m’en empêcher complètement et j’ai vite appris à ne pas trop le regretter. Il y a eu aussi de nombreuses fois où j’ai été brusque avec ma fille, parce que j’étais à bout. Mais ça ne m’empêchait pas de revenir ensuite à mes bonnes pratiques bienveillantes.

Alors que s’est-il passé ? Je dirais que, tout bêtement, c’est devenu plus dur. Ma seconde fille est née, je n’ai plus eu une minute à moi, j’ai commencé à faire plein de croix sur mes principes, comme ne pas laisser pleurer ou être à l’écoute de chacun des besoins de ma progéniture. Je n’étais plus la mère (presque) sans peur et (presque) sans reproche que j’avais été jusqu’à lors.

J’ai aussi eu l’impression de découvrir une autre facette des enfants.

Ma première fille était un bébé exigeant et sensible, mais toujours très gentil et absolument non violent. Je l’ai vue commencer à me répondre méchamment et à taper/pousser sa sœur. Qui de l’œuf ou de la poule, puisque j’avais déjà amorcé un tournant un peu moins empathique de ma maternité (faute de pouvoir me diviser en deux), je ne saurais le dire. Sûrement aussi qu’elle a grandi, expérimenté la jalousie en devenant grande sœur et qu’elle est devenue plus qu’une mignonne petite poupée (mignonne petite poupée qui hurlait parfois de toute sa capacité pulmonaire dans mes oreilles). Toujours est-il qu’il est bien plus facile de se comporter de façon exemplaire avec un enfant qui se comporte de façon exemplaire…

Ma cadette, elle, a donc grandi dans un environnement très différent de celui qui avait vu grandir mon aînée. Elle a très vite appris que tous ses besoins ne pouvaient être immédiatement satisfaits, que ses désirs pouvaient être contrariés et que la violence physique existait (puisque sa sœur la tapait, si vous suivez bien). En réaction (du moins on peut le penser, mais peut-être est-ce aussi son caractère ?), elle a toujours été un bébé extrêmement têtu, prêt à se battre jusqu’à son dernier souffle pour obtenir ce qu’il voulait. Très tôt, elle a aussi été violente physiquement : elle griffait, pinçait, mordait, tirait les cheveux, tapait… ce que sa sœur n’avait jamais fait avant ses 3 ans. Une fois encore, j’ai été assez brutalement tirée de mon petit nuage rose, duquel je voyais les jeunes enfants comme des angelots inoffensifs. Ma grande était un petit ourson ronchon, ma petite a dès le départ été un petit lion.

Attention, je ne remets pas en question le fait que les enfants sont innocents. Je ne pense pas que mes enfants font exprès de mal se comporter, et encore moins qu’ils le font pour m’embêter. Mais le fait est que tout cela m’a énormément usée, jour après jour, et je ne suis pas assez chrétienne pour toujours tendre l’autre joue.

Peut-être est-ce aussi pour ça que j’ai arrêté mon blog « de mère » à ce moment-là, parce que je ne me sentais plus en mesure de défendre les théories que j’avais toujours défendues, et qu’à vrai dire, j’en avais même un peu marre de mes enfants. Je n’en pouvais plus de me sacrifier au nom de la cause, j’avais un besoin vital de retrouver ma propre identité, et vous savez ce qu’on dit : bienveillance bien ordonnée commence par soi-même.

Parallèlement, l’éducation bienveillante a aussi évolué.

Déjà, sous la pression de celles et ceux qui ne voulaient plus qu’on les désigne par effet de miroir comme malveillants, elle ne s’est plus appelée éducation bienveillante. Elle a pris plein de noms différents, elle est devenue positive, consciente, approximative… Elle était un peu partout et nulle part, dans mille et un courants difficiles à saisir.

Pour se différencier, j’ai l’impression que les héritiers de la « vraie » éducation bienveillante se sont radicalisés. On a vu émerger le concept de VEO, qui condamnait à peu près toutes les manifestations d’autorité parentale, avec des hashtags comme #stopVEO qui ressemblaient à s’y méprendre à des #stopcorrida, comme si c’était la même chose de gronder son enfant ou de torturer à mort un taureau.

Je crois que c’est à ce moment que l’éducation bienveillante/positive/consciente a commencé à me saouler sérieusement, moi qui m’étais toujours offusquée qu’on puisse mettre au pilori une méthode qui promouvait la douceur et l’écoute.

Alors, d’accord, je n’ai pas changé radicalement non plus : je ne mets toujours pas mes enfants au coin, je ne les tape jamais (même si parfois j’en ai très envie !), j’évite de leur dire des choses blessantes, j’essaie autant que possible de me montrer disponible et de dialoguer avec elles. Mais oui, parfois je les envoie dans leur chambre, parfois je hurle, parfois j’ignore sciemment leurs demandes, parfois je leur dis qu’elles ne sont pas gentilles, parfois je les prends par le bras ou sur l’épaule pour les emmener là où elles n’ont pas envie d’aller…

Je ne m’en félicite pas, je me dis toujours que je dois faire des efforts pour être plus zen et moins impulsive, mais je ne fais pas non plus tous les soirs des prières à Sainte Isabelle Filliozat pour réclamer l’absolution, et je ne leur demande pas pardon à elles non plus : sans déconner, si j’en suis venue à là, c’est quand même qu’elles m’ont bien poussée à bout ! Quand la crise est passée, on n’en parle plus et ça permet à chacun de passer à autre chose…

J’ai l’impression que de mon temps, c’étaient des choses qu’on tolérait, que les adeptes de l’éducation bienveillante essayaient de s’améliorer sans pression. Peut-être était-ce aussi le cocon privilégié de mon petit réseau bloguesque qui me donnait cette impression. À présent que je socialise IVL (In Virtual Life) essentiellement sur les réseaux sociaux, j’ai probablement affaire à plus d’extrémistes.

Et je trouve ça dommage, car en présentant comme seule solution valable ce qui semble un idéal inatteignable à des parents qui accumulent souvent beaucoup de stress au quotidien entre leur isolement géographique et leur travail à temps plein (situation courante si ce n’est majoritaire de nos jours), on aboutit soit à des adultes en constante auto-flagellation, soit à un rejet en bloc de toutes ces belles idées. N’étant pas portée sur le masochisme, j’en suis moi-même venue à passer toutes les publications prônant le respect absolu de l’enfant en les gratifiant d’un pfff dédaigneux.

Pourtant je les aime, mes filles. Peut-être que ça ne transparaît pas beaucoup ici, car pour moi, l’amour, contrairement à l’éducation, c’est un sujet intime. Je n’ai ni besoin ni envie de leur faire de grandes déclarations en public. L’immense majorité des parents aiment leurs enfants (et, tout aussi important, l’immense majorité des enfants savent qu’ils sont aimés par leurs parents), donc ça me ferait peut-être passer extérieurement pour une meilleure mère, mais ça n’apporterait strictement rien à personne que je fasse une tirade de cent cinquante lignes sur ce que j’éprouve pour elles.

Si ça vous inquiète, sachez simplement qu’elles ont des bisous et des câlins tous les jours, sûrement même toutes les heures où nous sommes ensemble, que je reste fascinée par leurs progrès et leurs inventions, que je suis en totale admiration de leur beauté (pourtant nous ne sommes pas nous-mêmes des canons de beauté ? je ne comprends pas…) et que, malgré les difficultés, je sais que ce sont de fantastiques petites personnes, bonnes et pures (paye ton vocabulaire de Comtesse de Ségur), qui feront de grandes choses dans leur vie.

Ce sont aussi de vrais petits soleils au quotidien, qui mettent beaucoup de joie dans notre maison. Et ma dernière a beau être bien plus dure que sa sœur au même âge, c’est aussi une véritable machine à câlins depuis sa naissance, bien plus affectueuse que ne l’était sa grande sœur. Si parfois je regrette d’avoir des enfants pour la part de liberté que je leur ai cédée, jamais je ne souhaite qu’elles n’aient pas existé, car je suis tout bonnement incapable d’imaginer ma vie sans elles.

Mais ce n’est pas ce que j’ai envie de partager car je suis persuadée que vous pensez exactement la même chose de vos enfants, quelles que soient vos convictions éducatives (j’ai d’ailleurs été révoltée en lisant un post qui parlait « d’enfants Tamagotchi » et incitaient les parents qui ne pouvaient/voulaient pas materner leurs enfants H24 à sauver la planète en évitant de se reproduire… la violence et l’absence total de discernement de l’auteur m’ont sidérée…).

Je préfère donc voler deux heures à mes filles pour réfléchir avec vous à comment désacraliser la fonction parentale plutôt qu’à leur déclarer ma flamme sur un média auquel elles n’ont pas accès… Et tant pis si on ne me décerne pas le diplôme de meilleure maman de la blogosphère : de toute façon, je ne le suis pas.

D’ailleurs, deux articles parlant d’enfants sur un blog généraliste, ça commence à faire beaucoup. Alors promis, après j’arrête, et si tout va bien, la prochaine fois, je vous parle d’argent. (Oui ça s’appelle finir en queue de poisson, mais cet article est déjà beaucoup trop long !)

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